Hé, montre-nous comment tu mesures une cause immatérielle – ou, la (mauvaise) objection de la tautologie

Plus exactement, selon quel critère scientifique peut-on dire qu’un élément d’un réseau physique est (im)matériel ?

Comme la méthode scientifique fonctionne en étudiant les effets pour en inférer les causes, comment peut-on distinguer au niveau scientifique une cause matérielle d’une cause immatérielle ?

Une de mes réponses, au vu de la mentalité scientifique actuelle : ce n’est pas possible. La science ne s’occupe pas des causes « matérielles », mais des causes. À ceux qui disent que la science prouve qu’il n’existe que du « matériel », je réponds que ce n’est pas le cas : la science essaie de déduire des causes d’après leur présence, pour produire un modèle prédictif. S’il y a une cause encore inconnue, personne ne va la considérer comme immatérielle : une des positions de la méthode scientifique sera de faire des prédictions sur ce qu’il est possible d’en comprendre.

Edward Feser, un des philosophes thomistes que j’aime à suivre, fait cette critique de la « philosophie mécaniste », très présente lors du début des sciences modernes (The Last Superstition, 2008, p. 179) :

L’idée originale était de poser les interactions entre les particules comme étant autant « mécaniques » que l’étaient les parties d’une horloge; et de réduire l’ensemble du système à une suite de choses qui en pousseraient d’autres. Un tel paradigme n’a pas duré longtemps, parce qu’il est tout simplement impossible d’expliquer tout ce qui se produit dans le monde matériel avec un tel modèle simpliste, et comme le montrent la théorie de la gravitation de Newton, la théorie de l’électromagnétisme de Maxwell, et la physique quantique, la science physique n’a fait que s’éloigner de plus en plus de l’idée originale qu’on se faisait de « mécanisme ». […] De l’idée originale de la philosophie mécaniste ne reste maintenant plus que le déni simple de la cause finale aristotélicienne.

Dire que la science montre qu’il n’existe que le matériel est une mauvaise compréhension de ce que la science fait : la science exclut l’immatériel non pas par avancées scientifiques, mais par principe. Dès que quelque chose qui n’était pas matériellement concevable à l’origine entre dans le domaine scientifique, il est inclus par une modélisation du problème.

J’étends cette critique à ceux qui disent que le supernaturel est impossible, vu qu’il n’existe que le naturel; ou que tout est physique, par l’intermédiaire du dilemme de Hempel. Un philosophe allemand, Carl Gustav Hempel, formule le dilemme de la façon suivante : si l’on dit que tout se ramène aux lois physiques, alors soit ce que l’on dit est inutile, soit grossièrement faux.  En effet, de quelles lois physiques parle-t-on ? Soit on parle de « lois physiques » dans l’état actuel des découvertes, mais c’est dans ce cas faux, car bien que l’on ait une idée générale de ce qui peut être considéré comme physique, il y a des phénomènes que l’on ne sait pas encore expliquer correctement (je pense à l’explication du problème corps/esprit, ou à la matière noire, par exemple); soit on parle d’une physique « idéale », qui correspondra à ce qu’on aura peut-être un jour, mais dans ce cas, on ne sait rien de ce qu’on est en train de parler… et la justification devient circulaire : tout est physique, parce que la physique idéalement définie permet de définir de façon idéale ce qui existe.

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