Pourquoi je ne suis pas Épicurien, ou la critique pratique de l’Épicurisme

« Hé, tu connais Épicure ? Pourquoi tu n’es pas Épicurien ? »

On me pose souvent cette question. Je vais me faire un plaisir d’y répondre, non pas de façon fouillée, mais directement : pour une véritable critique de l’épicurisme, en bonne et due forme, je vous enjoins à vous lancer dans la classique réfutation de l’hédonisme utilitariste  disponible auprès d’un de vos professeurs de philosophie préférés.

Mon intention n’est pas, ici, de réfuter l’épicurisme pourtant, cela va sans dire : négation de l’ordre spirituel et moral, de la responsabilité et du mérite, des remords et du regret non, je laisse ces remarques de côté : prenons la chose par le côté difficile, et supposons que l’épicurisme soit abordable.

Ai-je toujours une raison de ne pas être épicurien ?

Oui.

Et une bonne :

L’épicurisme ne tient pas ses promesses.

Comment ça ?

Je m’explique.

Tout d’abord, l’épicurisme se veut être une philosophie pratique; c’est à dire qui apporte le bonheur pour tous. Et pour Épicure, le bonheur, l’idéal, le souverain bien, c’est l’absence de douleur. Mais le bonheur épicurien en vaut-il la peine ? Certes, le plaisir offert par Épicure est plus simple à obtenir, moins difficile : il est plus facile de ne pas chercher la douleur que de se procurer du plaisir. Bon. Mais en sommes-nous réellement satisfaits ? N’est-ce pas là la marque du cadavre ou de l’homme endormi, plus que du vivant ? Au final, le bonheur atteint n’est plus que l’ombre du plaisir, juste son image. L’épicurisme nous indique que la vie après la mort et l’idée d’un autre monde sont des chimères : à la lire, on finit par comprendre qu’une vie heureuse avant la mort n’en est pas moins une.

Mais bon. Soit, je concède (pour l’exercice) que le bonheur est absence de douleur. Alors, le bonheur est-il plus facile à obtenir ? Non. Selon Épicure lui-même, nous avons des besoins. Des besoins futiles, et des besoins naturels. Et ce besoin naturel est à satisfaire, si ne qua non. Peu importe les conditions, ce besoin DOIT être satisfait. Épicure nous rassure : un simple quignon de pain et un verre d’eau suffisent à se sustenter. Certes. Mais quoi (ou qui) nous garantit que nous mangerons demain ? Que je puisse manger demain est une toute autre question. Et là, où est la tranquillité de savoir que ce sera le cas ? Le sage qui attend l’avenir, confiant, devrait plutôt jouir du présent sans espérer le lendemain : le moindre désir naturel inassouvi amène douleur et préoccupation. Et encore, s’il n’y avait que ceux-là ! Qui ne craint pas de se blesser, ou de se morfondre ? La belle affaire du vendeur de tapis que de dire que plus une douleur est forte, moins elle dure : dois-je présenter les cas de douleurs chroniques dont souffrent de nombreux patients ? Ou la dépression ?

Face à ce problème, relisons alors Épicure : que faire face à un mal futur ou présent ? Un remède encore plus creux que le précédent : il faut, dit-il, que le sage se console en pensant aux joies passées et à les espérer pour l’avenir. La belle affaire : n’a-t-on jamais eu de douleur plus vive à éprouver le contraste d’une joie perdue à jamais pour un mal qui dure ? Et en ôtant l’espoir d’une vie meilleure ou d’un autre monde, Épicure n’offre que pour solution à celui accablé par la douleur que de se jeter dans la mort, terminant ainsi le sentiment de souffrance. Souhaitons que les épicuriens actuels soient forts et ne suivent pas le meilleur disciple que fut Lucrèce en mettant fin à ses jours. Quoique, est-ce bien nécessaire d’arriver à de telles fins pour se rendre compte que sa philosophie ne vaut pas le coup d’être vécue ?

Allez, soyons sympathique : je concède encore une fois. Donnons au sage épicurien le luxe de jouir, sans compter, de fortune, de santé et de jouissance. Le bonheur, en somme. Enfin, le bonheur… Justement, le bonheur est-il réellement atteint ? Non. Car la dernière difficulté épicurienne apparaît, et elle est de taille : la mort. La mort guette tout le monde, le sage comme l’idiot. Et pour un épicurien, elle n’est point, en bon matérialiste qui se respecte, un recommencement, mais un anéantissement complet. Là reste la « dernière frontière ». Que propose notre Athénien ? Un sophisme (encore un, dirons nous) : « quand nous sommes, la mort n’est pas là; quand la mort est là nous ne sommes plus » (l’erreur sophistique est ici de considérer la mort comme une chose en soi – réification). Peu importe ce que dira le beau parleur, la réalité des choses ne change rien : la mort au bout de la vie suffit à transformer le bonheur en véritable supplice. Le moindre morceau de jouissance, durement acquis, incertain dans le futur, ne dure pas, et se terminera un jour. Les jours heureux ne sont en fait que des privations anticipées, un maigre plat auquel le premier venu ôte la nourriture de la bouche. Supprimons l’autre monde : ne reste plus alors que du temps de sursis, où la certitude de la fin et de la douleur anéantissent de toutes parts la maigre satisfaction. La vision tranquille du sage se transforme en une course contre la montre impossible : il faut que nous vivons de l’instant présent du mieux possible, maximiser sa recherche du « moindre mal » à tous les instants… sans trop forcer sous peine de se priver encore plus de ce que l’on espérait gagner !

Ainsi, Épicure peut faire ce qu’il veut, il peut bien brader son bonheur à l’économie, il peut se déshabiller et vivre nu pour ne pas perdre sa chemise, sa promesse ne tient pas : il n’est sûr de rien, il n’assure à personne l’ataraxie, et encore moins la félicité spirituelle. Par rapport à Aristote, son bonheur n’est qu’une affaire de hasard, bien loin d’une vertu forte et durable : face à l’absence de certitude de l’immortalité, il n’offre qu’une fuite progressive de la jouissance dans un torrent de regret et de souffrance.

Que pouvons nous désirer, là-dedans ?

La belle affaire qu’est cette tranquillité mollassone. J’enfonce le dernier clou à notre cher philosophe : bien loin de sa promesse, en suivant sa vision du bonheur irréalisable, il condamne l’homme à l’inaction, de peur de troubler son fragile bonheur par un quelconque effort. Vivre plus longtemps, pourquoi faire ? Cela ne ferait qu’augmenter mes chances de souffrir et d’être triste. L’homme épicurien s’enferme sur lui-même, en fuyant avec désespoir la souffrance : considérée comme Épicure comme le Mal absolu, elle n’a aucune solution définitive. Face à cela, que faire ? Que les heureux se découragent et se demandant si finalement c’est la peine de vivre dans la crainte de voir s’empirer les choses ?

Non. Il faudra juste leur laisser entrevoir cette philosophie sous sa véritable utilité : montrer, par l’absurde et par l’impossibilité, que le bonheur sans Dieu, sans effort, sans lendemain et sans morale, est la plus insaisissable des illusions.

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