Pourquoi j’aime les philosophes grecs, ou Monod vs. Démocrite, l’animiste masqué

Motivé par un de mes forums de discussion où un intervenant parlait de Démocrite et de sa phrase sur le hasard et la nécessité, je me suis laissé aller à réfléchir sur cette dernière.

Elle a été popularisé par Jacques Monod, connu comme ayant été un grand biochimiste français, dans sa préface de Le Hasard et la Nécessité. Ce dernier prétendait pouvoir offrir une explication de l’Univers sans faire appel à la notion de causalité. Pour ce faire, il cite notamment Démocrite :

« Toutes choses dans la Nature sont le fruit du hasard et de la nécessité ».

Problème : en cherchant un peu, Démocrite n’a jamais écrit cela. Tout d’abord, Démocrite n’écrivait pas en français, mais en grec (sans blague) ; ensuite, selon Hermann Diels, dans son Fragmente Der Vorsokratiker, considéré comme une référence en matière de présocratiques (dont Démocrite fait partie), la citation la plus proche que l’on puisse trouver est

Oὐδεν χρῆμα ματην γίνεται ἀλλα παντα ἐκ λόγου τε και υπ’ανάγκης.

Oyden chríma matin gínetai alla panta ek lógou te kai yp anankis.

De plus, il faut noter, selon Diels, que la citation est de Leucippe, et non de Démocrite. Je reviendrai sur ces deux auteurs dans un autre billet.

Dans son assurance un peu (trop ?) téméraire, Monod aura recopié ce fragment de la page où commence la section sur Démocrite, et la lui aura attribuée.

Passons sur ce détail.

Prenons la citation en elle-même, et essayons d’en faire une traduction propre. Si comme moi, vous avez la chance de ne pas avoir fait grec comme deuxième langue, vous êtes obligé de chercher chaque mot pour éviter de « trahir » la traduction (traduttore traditore, diraient les italiens).

Un peu bancal, la citation française donnerait

Aucune chose vient à l’existance en vain, mais tout se fait au travers de λόγος et sous ανάγκης.

Pourquoi laisser ces deux mots ? Pourquoi ne pas les traduire par nécessité et par hasard, comme l’a fait Monod? Et bien…

…PARCE QUE LE HASARD N’EST PAS UNE NOTION GRECQUE.

Non. Amateur de Camus, ce dernier l’aura sûrement traduit de la sorte.

Le mot grec de « λόγος » a plusieurs sens (celui de mot, raison, nombre, proportion), dont un sens assez connu pour les chrétiens. Le concept de « chance » n’est certainement aucun de ceux-là.

De même, « ανάγκης » peut se traduire par destin (en réalité, c’est le nom de la déesse Ananké; celui de la personnification de la destinée, de la nécessité inaltérable et de la fatalité), nécessité, légalité, force, besoin, torture, etc.

Toujours pas de vision de « chance » ou de « hasard » : ici, la seule chose qu’il est possible de voir, c’est que l’auteur de la citation suppose que tout ce qui existe a une raison d’exister et qu’il obéit à des lois fixes.

En cherchant un peu, on peut trouver un fragment qui se rapporte à la signification que souhaitait Monod chez Démocrite :

παντα γινεται δι αναγκησ θειησ

Ce qui se traduit par

Tout vient à l’existence selon la légalité divine.

Je pense qu’on est bien loin de ce que Monod voulait nous faire dire, en ce sens que la Science opère aujourd’hui une rupture radicale avec la tradition animiste.

Je veux bien concevoir qu’il soit cohérent que beaucoup de scientifiques actuels souhaitent rattacher leurs propres conceptions scientifiques avec des pensées et des idées plus grandes, mais il ne faut pas non plus dénaturer les textes originaux pour leur faire dire ce que l’on souhaite qu’ils disent : peu importe les auteurs, on trouvera toujours quelqu’un pour fabriquer de nouvelles définitions de ces mots.

Petite note au passage : il est de tendance notoire, pour les scientifiques et les non scientifiques, de considérer sa propre théorie comme vérité partagée par la majorité des gens. Le problème, c’est que faisant cela, on finit par ne rien dire de compréhensible. Je prends l’exemple de la propre théorie de Monod et de son représentant le plus actuel, Dawkins. Qu’on puisse parler, dans le cadre d’un tirage aléatoire, ou d’une loterie, de chance, je veux bien. Mais dans le cadre de l’Univers tout entier, à quoi donc cela rime-t-il ? Dans le cas de la pièce, avant le lancer de pièce, il faut qu’il y ait une pièce, justement. La chance, comme dirait Aristote, n’est que postérieure aux événements, pas antérieure : une explication par « chance », c’est dire, ni plus ni moins, qu’on ne sait pas à quoi cela est dû.

Diviniser la chance, c’est une autre affaire. On quitte le domaine scientifique pour toucher le domaine philosophique. Et invoquer la chance et la nécessité comme « bouche-trou » ce n’est pas digne d’un scientifique « rationnel », si ? Non, bien sûr que non, c’est l’affaire des animistes, ça.

Et puis, drapé d’une vision très moderne, Démocrite n’aura jamais dit, comme Tertullien lui aurait fait dire, que « les Dieux jaillirent du divin feu Logos ». Non, Démocrite était un visionnaire, qui ne voyait, dans la philosophie, que de détruire une bonne fois pour toute la pensée religieuse.

A moins que…

Enfin. Si certains souhaitent diviniser le Hasard, merci de le laisser au vestiaire du labo : en science, il n’y a pas de place pour les croyances. Pour ma part, c’est ce qu’on m’a dit, et ce que j’essaie de respecter…

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