Pourquoi je suis finaliste, ou pourquoi vous l’êtes aussi (sans oser vous le demander)

Et si on parlait de finalité ?

J’entends déjà les gens grincer des dents. Oooooooouh, le vilain finaliste ! Au bûcher, au bûcher ! Obscurantiste ! Papiste ! Patagon de zoulous ! Loup-garou à la graisse de renoncule ! Macchabée d’eau de vaisselle ! 1

 

 

On va parler de finalisme, de finalité, de téléologie et de cause finale. Si ces mots vous donnent des boutons, c’est signe que vous pouvez (peut-être?) continuer de lire.

La notion de finalité s’introduit dans un paradigme de choix : elle a pour but d’expliquer pourquoi quelqu’un fait quelque chose. Pour beaucoup, la finalité est vue comme le principe qui guide l’action humaine et consciente; nécessaire pour prendre une décision face à plusieurs choix.

Mais la véritable question n’est pas là : est-ce que la cause finale, en tant que vue d’une action, n’est présente QUE dans les agents libres (parmi les hommes, par exemple)… ou est-elle une propriété ontologique nécessaire de toute action, exécutée par n’importe quel être; soit une propriété de tout être en action ?

Là se situe la véritable question métaphysique.

On peut y répondre par la négative, et dire que c’est un anthropomorphisme grossier d’ajouter la délibération consciente en vue d’une recherche de but, propre aux humains, à des êtres inférieurs aux hommes : nombreux sont les philosophes qui ont opté pour cette vision. On peut citer Guillaume d’Occam, Descartes, Spinoza, Hume, et certains empiristes (encore que, pour ces derniers, c’est plus par impossibilité d’observer la cause finale avant la production de l’effet… moment où la cause finale a cessé.). On peut également y glisser bon nombre de philosophes modernes, qui rejettent la finalité pour une raison idoine, en adéquation avec leur méthodologie basée exclusivement sur une mesure quantitative.

Généralement, la charge retenue par les modernes est la suivante : la causalité finale nécessite une activité consciente, qui n’est pas apparente chez les animaux inférieurs à l’homme (ou du moins, chez les êtres non-animés).

A cela, je vais y répondre deux choses : tout d’abord, messieurs les modernes, vous faites de l’anthropocentrisme – même, oserai-je dire, du créationnisme vulgaire (bougres d’extrait de crétins des Alpes2!) ! En effet, sous quel ordre de pensée êtes-vous au point d’imaginer que l’homme, isolé sur sa petite planète, dans un coin perdu de l’univers, puisse avoir quelque chose qui transcende tout ce qui existe ? Passons sur cette remarque, qui est une conséquence de l’adoption de la pensée cartésienne, un vieil héritage du dualisme corps/esprit, Homme/Nature fort cher à la pensée de nos pseudo-Lumières.

 

La deuxième remarque est plus fine (et donc, plus intéressante) : la notion de causalité finale, au sens strictement classique de la métaphysique, est bien moins restrictive que la vision étriquée que visent les modernes. S’agit-il d’un vieux cliché entretenu par le mythe Religion vs. Science ? La question est posée, nous n’y répondrons pas (ici).

Comme indiqué, la notion (correcte) de cause finale est (bien) plus large, et s’étend à l’ensemble des êtres animés ; au point que toute cause efficiente nécessite une cause finale pour déterminer son action.

L’existence des causes finales s’obtient en analysant la nature de l’action efficiente elle-même. Pour la comprendre, on peut se placer du côté de la cause ou de l’effet, et obtenir la même conclusion.

Si on se place du côté de la cause, alors il est intéressant de voir le comportement de l’être en lui-même au moment où il est cause efficiente. Si l’être, au moment de produire son action, n’est pas entièrement déterminé en lui-même ou focalisé sur la production de tel effet plutôt que tel autre, il n’y a aucune raison de penser que c’est de lui que tel effet est produit plutôt que tel autre. Et l’être en question ne produira rien du tout : une action indéterminée n’est pas une action, peu importe l’angle sous lequel on l’analyse; et ne peut donc pas produire d’effet déterminé. Mais l’effet en tant qu’être réel doit être ceci ou cela, et ce de façon déterminée. Et cette détermination doit être expliquée par (ou alors, doit contenir la raison) la cause qui l’a amenée à l’existence. Cette pré-ordination dynamique, ou prédétermination de la cause vers son effet déterminé, comme contenue dans la cause au moment de son action qui perdure jusqu’à l’action en vertu de sa forme, c’est justement *ce que nous appelons cause finale*. Ou, si le mot finalité vous donne des boutons, *causalité efficiente focalisée*; comme effet-à-être produit en tant que résultat de la cause efficiente lors de la production de l’effet. La cause finale réside, de ce fait, dans la cause efficiente, mais comme élément de focalisation vers quoi l’effet est produit.

Si on se place du côté de l’effet, il faut s’intéresser à l’objet sous lequel l’action se produit. Tout effet d’une cause efficiente doit être un être ou un mode déterminé. Et c’est précisément parce qu’un effet dépend de sa cause, en tant que raison suffisante non seulement de son existence mais aussi de son mode particulier d’existence, parce qu’il s’agit d’un effet particulier et non d’un autre. Sinon, il n’aurait aucune raison d’être ce qu’il est. Il s’ensuit que l’agent, au moment de son action, ainsi que lors de son exécution complète, doit contenir en lui-même une détermination intérieure ou une pré-ordination de sa puissance qui a mené à la création de tel objet plutôt que tel autre. Cette détermination de l’agent causal vers l’effet à produire n’est, à nouveau, rien de plus que ce que nous appelons cause finale, à savoir le but ou la fin de l’action, sur l’action causale elle-même.

De ce fait, si nous voulons parler de cause efficiente, et si nous voulons que lorsque nous mentionnons « cause efficiente » nous faisions référence à une entité réellement en action, nous devons considérer que l’agent en lui-même effectue a minima une fin, même immédiate, finalisante, directrice, focalisée sur l’effet qui est obtenu.

La cause finale, en tant que telle, apparaît réellement comme nécessairement inhérente dans tout exercice mettant en jeu une causalité efficiente, et ce, sans mentionner quoi que ce soit de réflexion consciente :

  1. Consciemment et librement pour les êtres humains (ou êtres doués de personnalité) ;
  2. Consciemment mais pas librement pour les animaux (on parle d’instinct, aujourd’hui) ;
  3. Inconsciemment, en tant que tendance naturelle pour les végétaux et les minéraux.

C’est la raison (à mon sens, principale) pour laquelle, par ignorance de ce caractère analogue de la cause finale, étendue à tous les êtres animés, que de nombreux philosophes se sont refusés à appliquer celle-ci hors de l’homme.

Attention : la cause finale, en tant que cause, est quelque chose qui contribue positivement à l’être d’une autre chose. Mais elle ne le fait pas en tant que force active, contribuant à l’action comme ce serait le cas si c’était une cause efficiente. L’influence de la cause finale consiste à spécifier ou à déterminer l’action de la cause efficiente vers quelque chose, au lieu de l’orienter vers quelque chose d’autre. C’est l’effet futur à venir produit par une action présente dès maintenant, contenu en puissance comme une orientation à produire tel objet plutôt que tel autre.

La cause finale diffère de la cause efficiente au sens où elle répond à une question différente. La cause efficiente répond à la question « quel objet est responsable de la venue de cet effet au monde ? ». La cause finale répond à la question « qu’est-ce qui fait que cet objet produit tel effet plutôt qu’un autre ?« . En effet, dans plusieurs cas, une cause efficiente pourrait produire plusieurs effets.

Dans le cas d’une nature non-libre, la cause finale est inscrite dans la nature de l’agent. Dans le cas d’une nature libre, la cause efficiente doit choisir parmi différentes causes finales pour produire son objet. En effet, comme tout effet existant doit être tel effet plutôt que tel autre, et non quelque chose de vague et d’indéfini, il s’ensuit que, en tant qu’effet, la détermination de la cause efficiente qui causera l’effet déterminé doit être contenue en puissance en tant qu’orientation dynamique dans la cause efficiente elle-même, soit avant de produire son effet, soit au moment de l’action. Et une fois que l’effet est produit en réalité, l’influence de la cause finale cesse. En tant que guide d’une action, le guidage s’arrête quand l’action se termine.

Je reviendrai3 à l’avenir sur cette question, bien plus intéressante que les caricatures qu’on en fait actuellement. Mais je vais terminer sur une remarque, souvent moquée, qu’on impute à Aristote pour sa soi-disante simplicité quant à sa physique :

Il est de la nature des objets lourds de tomber vers le centre de la Terre.

suivi généralement par un magnifique

Haha, la bonne blague ! Quelle vision simpliste !

Ne méritons-nous pas également, aujourd’hui, avec notre dédain pour les réflexions des philosophes passés, la même chose, lorsque nous disons, fiers comme Artaban :

Il est de la nature des électrons d’orbiter autour d’un noyau.

Ah bon ? On ne le fait pas ? Vous êtes sûrs ? Qu’est-ce donc qu’un électron, alors ? Si vous me répondez « c’est ce qui orbite autour du noyau », « c’est ce qu’on appelle ce qui tourne autour du noyau« , « c’est un nom donné à ce qui orbite autour du noyau« , « c’est ce qu’on aperçoit généralement à orbiter autour du noyau » et leurs variantes, vous avez perdu.

De même, essayez donc de parler de cause efficiente sans parler de cause finale… à bon entendeur, salut !


1. Un grand merci au capitaine Haddock.
2. Encore une fois, merci au capitaine Haddock !
3. Au futur ! 😉

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