Pourquoi l’Église a brûlé Galilée, ou on ne meurt que deux fois par le cliché historique, tome 1 : Galilée, le James Bond moderne.

« Nous sommes en 1642. Le 6 janvier, plus exactement. Et c’est là que le miracle se produit : le grand savant Galileo Galilei, aussi connu sous le nom de Galilée en France, vient de mourir pour la deuxième fois, dans sa villa d’Arcetri, à Florence. Pourquoi mourir pour la deuxième fois ? Parce qu’il était déjà mort en 1633, brûlé par l’Inquisition pour avoir osé affirmé que la Terre est ronde. »

Sur ce petit trait d’humour, attaquons-nous à l’un des plus grandes figures mythiques de ce que je pourrais appeler « mythes scientistes »1. Oui, il existe des mythes historiques, souvent le fruit de d’esprits et de clichés assez superstitieux et partisans : il est extrêmement difficile de voir de façon objective la position adverse, surtout quand celle-ci choque et marque nos croyances. Faut-il en vouloir à l’Homme, à ceux qui les promulguent ? Non. L’homme a tendance, souvent, voire un peu trop, à créer des idoles. Et ne pas croire en une religion, aussi louable puisse être le but derrière, n’est pas une raison suffisante pour ne pas avoir de tendances irrationnelles(je dirais même, me faisant l’avocat du diable, que de croire à une religion permet de limiter les croyances irrationnelles sur un domaine plutôt que de les diffuser sur d’autres sujets.). De même, être religieux n’est pas une raison suffisante pour être irrationnel. Enfin, je l’espère, si vous lisez ce billet et que vous partez du principe que le contenu est irrationnel parce que son auteur est religieux… gagnez du temps, mettez ce quolibet de côté et passez directement aux sources en bas, faites-vous votre propre opinion.

Comme vous l’avez sûrement deviné à l’incipit de l’article, nous allons aujourd’hui déboulonner un mythe du plus grand des « martyres » de la SCIENCE!™2 j’ai nommé Galilée. Ou Galileo Galilei, si comme moi votre littérature sur le sujet est essentiellement non-francophone. Damn, these pesky Frenchies and their will to Frenchize everything!

Pour bien commencer les choses, parlons un peu de Galilée. Galilée est un mathématicien, géomètre, physicien et astronome italien, connu pour ses observations en astronomie. Né à Pise en 1564, il meurt à Arcetri le 8 janvier 1642 à l’âge de 77 ans. On le connaît surtout pour avoir perfectionné et exploité la lunette astronomique, posé en défenseur de l’approche modélisatrice copernicienne de l’Univers, proposant d’adopter l’héliocentrisme et les mouvements satellitaires.

En tant que martyre scientiste, Galilée est la source de nombreux mythes. Les plus connus sont issus de l’Affaire Galilée, que nous allons traiter ici.

Voici l’histoire légendaire en un mot : Galilée était un scientifique très en avance sur son siècle, ayant reproduit avec succès l’intelligence des Anciens et l’observation de l’Univers, et a osé défendre la rotondité de la Terre au mains d’une Église Catholique © terrifiante et obscurantiste, qui l’a aussitôt fait arrêter, poussé au rejet, accusé de blasphème et brûlé en place publique en punition pour avoir osé défier la Loi Divine ! Ou alors, parce qu’il aura prouvé que la Terre tournait autour du Soleil et non l’inverse.

Un truc du genre.

En tout cas, ça prouve bien que l’église est contre la science.

Par où commencer ? Tout d’abord, il faut bien comprendre que l’affaire n’est pas aussi simple que le mythe de Science vs. Religion veut nous faire croire et qu’il ne s’agit pas d’une simple idée de Moyen-Âge obscurantiste contre Renaissance scientifique ; mais que les positions de Galilée et des diverses dignitaires ecclésiastiques en question étaient très variées et complexes.

Déjà, soyons clairs : je ne traiterai pas ici du mythe obscuranticostupidisticoscientiste qui affirme que LES GENS DU MOYEN-ÂGE PENSAIENT QUE LA TERRE ÉTAIT PLATE, CE QUI EST FAUX. Je traiterai cela dans un AUTRE sujet, consacré au Moyen-Âge. Parce qu’il y en a à dire sur le sujet…

Prenons déjà le premier mythe : Galilée a prouvé que la Terre tournait autour du Soleil, et non l’inverse.

Ce n’est pas vrai. Copernic, pardon, Nikolaus Kopernikus, un chanoine catholique polonais, avait déjà proposé un modèle héliocentrique 32 ans avant que Galilée ne naisse, en 1539. Le modèle de Copernic était l’un des nombreux modèles en discussion à l’époque, et le débat n’était pas unilatéral : certains penchaient pour une vision héliocentrique, d’autres pour une vision géocentrique3. Ce que Galilée a fait, en réalité, c’est ajouter ses observations des phases de Vénus au débat, en précisant que ces observations concordaient mieux avec l’héliocentrisme. Mais il n’a jamais « prouvé » l’héliocentrisme. Et pour cause : il y avait, à l’époque différentes objections à l’héliocentrisme qui étaient difficile à réfuter définitivement, et tous les astronomes (y compris Galilée) le savaient ; notamment l’absence d’un parallaxe observable, et l’influence problématique d’une inertie causée par la rotation de la Terre pour ne citer que les deux principaux. En fait, ces raisons étaient connues des Grecs, et furent celles pour lesquelles ces derniers avaient rejeté l’héliocentrisme4.

Et lorsque Galilée a fortement (*tousse*) argumenté pour le modèle de Copernic, il n’a pas « prouvé » l’héliocentrisme de façon correcte. Il s’est également trompé sur quelques points, notamment sur la forme des orbites planétaires (il rejetait l’idée de Kepler des orbites elliptiques au profit d’une vision circulaire), et sur le fait que les marées provenaient de la rotation terrestre.

Voici pour le premier mythe, que je me permets de corriger ainsi : Galilée n’a pas prouvé l’héliocentrisme.

Deuxième mythe, un peu plus violent : L’église rejetait la science, condamnait l’héliocentrisme, et était ignorante de la science derrière la théorie de Copernic.

Comble d’ironie, on ne peut pas faire plus loin de la vérité : les plus grands défenseurs de Galilée étaient des ecclésiastiques, tandis que beaucoup de ses détracteurs étaient des scientifiques (Pitié, ne corrigez pas votre vision de l’affaire Galilée en ajoutant du biais et en pensant que c’est JUSTEMENT parce que c’étaient des hommes d’Église, ils ont mal défendu l’histoire…). En fait, l’église catholique rejette l’idée que l’analyse rationnelle du monde est mauvaise depuis… au moins le deuxième concile, en 3815, ce qui a permis de développer la réflexion grecque de Platon, Aristote, Archimède et d’autres grands penseurs de l’Antiquité pendant la période médiévale sous le nom de « philosophie naturelle », ancêtre de ce que nous appelons « science ».

L’église était très ouvertes aux idées de Copernic. Copernic lui-même était conscient des limites de son modèle ainsi que des problèmes qui y faisaient face, ce qui fut la raison de nombreuses de ses hésitations avant de publier le manuscrit. Ce n’est que sous les encouragements de l’évêque de Varmie, Tiedemann Giese, que ses idées commencèrent à circuler dès 1530. La thèse de Copernic eut un succès immédiat, et dès 1533, le pape Clément VII demanda à Johann Albrecht Widmannstetter, humaniste allemand, de lui en faire une instruction dans les Jardins du Vatican.

Galilée lui-même était bien perçu pour son éducation au sein de l’Ordre des Jésuites6, au point que certains le considéraient presque comme l’un des leurs. Ces derniers avaient même reproduit des télescopes au sein de l’Université Grégorienne, et répétaient ses résultats pour faire face aux premières objections.

Nous arrivons alors en 1616. Et là, l’histoire se complique un peu : en effet, pas loin de SEPT modèles cosmologiques étaient en débat dans les cercles scientifiques :

  1. Héraclidéen : modèle géo-héliocentrique, où Mercure et Vénus orbitent autour du Soleil, tout le reste orbite autour de la Terre ;
  2. Ptoléméen : modèle géocentrique, avec une Terre stationnaire ;
  3. Copernicien : modèle héliocentrique, avec des orbites circulaires ;
  4. Gilbertien : modèle géocentrique, avec une Terre en rotation ;
  5. Tychonique : modèle géo-héliocentrique. Le Soleil et la Lune orbitent autour la Terre, tout le reste orbite autour du soleil ;
  6. Ursinien : comme le modèle tychonique, mais avec une Terre en rotation ;
  7. Képlérien : modèle héliocentrique, avec des orbites elliptiques.

Comme de nombreux ecclésiastiques étaient également de grands savants, nombre d’entre eux prenaient part au débat. A cette époque, l’héliocentrisme était une idée alternative au géocentrisme tout à fait valide, digne de considération et d’étude, et n’était (encore) pas condamnée, supprimée ou frappée d’hérésie. On privilégiait d’ailleurs le modèle Tychonique comme successeur à celui de Ptolémée. C’est celui de Kepler qui gagnera, mais c’est celui que tout le monde rejetait… y compris Galilée.

Corrigeons donc le deuxième mythe : L’église ne rejetait pas la science, connaissait la théorie de Copernic, et ne condamnait pas (encore) l’héliocentrisme.

Enfonçons le clou un peu plus loin avec le troisième mythe : l’église condamnait l’héliocentrisme parce qu’elle pensait que la Bible devait être interprétée littéralement.

Coucou aux anticléricaux de tout bords et aux fondamentalistes littéraux : ce n’est pas la vision de l’église. L’église n’a pas enseigné que la Bible devait être interprétée littéralement (et ne le fait toujours pas). Cette idée est en réalité une idée très moderne, qui date en réalité du XIXème siècle, originaire de la pensée protestante fondamentaliste des États-Unis. En réalité, l’Église Catholique, dès à l’époque et aujourd’hui, indiquait que tout passage de la Bible pouvait être interprété par au moins… quatre degrés de lecture7 : le sens littéral, le sens allégorique ou symbolique, le sens moral et le sens eschatologique. De tous, le sens littéral est vu comme étant le moins important, et le plus vulgaire. Cela voulait dire qu’un verset de l’écriture pouvait être interprété au travers d’un ou de plusieurs niveaux, et qu’il soit possible qu’il n’ait aucun sens littéral et n’être que métaphorique. C’est une distinction importante, car l’Église n’avait aucun problème à apprendre qu’elle ne pouvait plus lire un passage de façon littérale suite à une meilleure compréhension du monde.

Le problème, c’est que pour montrer à l’Église qu’un passage n’était pas littéral, il fallait, a minima, montrer que ce n’était pas le cas. Une démonstration conclusive suffit… chose que Galilée n’a pas réussi à faire.

En effet, comme l’a noté le cardinal Roberto Francesco Romolo Bellarmino7… pardon, du cardinal Robert Bellarmin en 1616 suite à son étude des textes de Galilée :

« S’il y avait une véritable démonstration que le Soleil est au centre du monde et que la terre est au troisième ciel, et que le soleil ne tourne pas autour de la terre mais que la terre tourne autour du soleil, alors nous devrions faire extrêmement attention à l’explication des Écritures qui semblent indiquer le contraire, et nous devrions plutôt dire que nous ne les comprenons pas plutôt que de dire que ce que nous avons démontré est faux. Mais ce n’est pas une chose à faire à la hâte, et pour ma part je ne pense pas qu’une telle preuve existe avant qu’elle me soit montrée. »

Bellarmin n’était pas un ignorant, enseignant la philosophie naturelle à l’Université de Flandres, et connaissait de ce fait l’état du débat cosmologique à l’époque. Et il savait, au même titre que Galilée, que le géocentrisme était la théorie préférée à l’époque, et que l’héliocentrisme était bien loin d’être prouvé. Une fois que le débat fut clarifié, l’Église reconsidéra et réinterpréta les écritures suivant les indications de Bellarmin.

Pour réfuter la rumeur qui indiquait que Galilée avait été puni, Bellarmin alla jusqu’à lui fournir, en date du 26 mai 1616, un document certifiant que ce n’était pas le cas ; mais qu’il ne pouvait enseigner l’héliocentrisme comme vérité faute de preuves.

Je vous laisse corriger le troisième mythe par vous-même !

Continuons dans notre énumération : « Galilée a été emprisonné, enchaîné, battu, torturé, menacé puis éventuellement brûlé sur un bûcher », ce qui constitue un quatrième mythe.

On fait souvent référence à l’Inquisition avec une certaine passion morbide, insistant sur le fait que Galilée avait été torturé, au même titre que d’autres, jusqu’à la folie pour avoir osé spéculer sur la nature des choses. Notre (quoique) français Voltaire énonce bien comment Galilée finit sa vie dans les donjons de l’Inquisition, se rétractant face à la crainte (compréhensible) d’être brûlé.

Retour à la réalité : Galilée a passé l’intégralité de son procès de 1633 en tant qu’invité d’honneur dans de luxueuses demeures à Rome. Il n’a pas été torturé ni en danger de l’être, d’une part en raison de son grand âge, d’autre part à cause du zèle et de l’enthousiasme avec lequel il coopéra (oui, oui, il coopérait) avec l’enquête. En cas de problème, ses amitiés nombreuses avec d’importants membres du clergé auraient certainement suffi à le faire tirer d’affaire. Il n’a jamais été menacé du bûcher (une punition réservée uniquement aux hérétiques, après persistance et rechute). Il n’a pas non plus vécu un donjon, à moins de considérer sa maison de Florence, où il fut assigné à résidence et composa ses derniers grands travaux, comme telle.

Il est vrai que de mettre un homme, sous le procès, à l’assignation à résidence et à la condamnation pour ses idées heurtent nos sensibilités modernes. Cependant, enlevez moi cette violente idée de torture, emprisonnement et exécution par brûlure de ce vilain mythe.

Mythe suivant : Galilée a été condamné simplement pour utiliser la SCIENCE!™ pour questionner les dogmes de l’église, ce qui était interdit par l’Église.

Comme mentionné à de nombreuses reprises, l’Église ne condamnait pas la recherche scientifique. Déjà, parce que personne n’était « scientifique » (le terme date de 1833 sous la plume de William Whewell) ; mais également parce que la grande majorité des « philosophes de la nature » étaient des hommes d’Église. Et ce n’était un problème pour personne de montrer qu’il était nécessaire de réinterpréter les écritures suite à une nouvelle compréhension du monde. Comme mentionné par l’Église (repris par l’encyclique Fides et Ratio), la révélation divine et la révélation rationnelle ne peuvent pas se contredire, car elles viennent toutes deux de la même source; ainsi, s’il y a conflit, c’est que notre compréhension pose problème.

Reprenons la note de notre bon cardinal Bellarmin : « ce n’est pas une chose à faire à la hâte ». Je ne pense pas qu’un bon scientifique, aujourd’hui, pense à forcer le passage de sa théorie sans expérience ou confirmation (en tout cas, dans mon cas, ce n’est pas ce que je fais). Un des problèmes de l’affaire Galilée vient de là : Galilée et la minorité de scientifiques qui défendait l’héliocentrisme n’avait pas encore réussi à prouver de façon complète les objections qui lui étaient reprochées9. Imaginez vous à publier un papier face à une majorité académique composée d’une armée d’Aristotéliciens : pas un n’aurait laissé passer votre foutaise au peer-review.

Il y avait également un autre problème, plus politique : la Réforme protestante avait eu lieu. De ce fait, l’église voyait d’un très mauvais œil toute tentative de ré-interprétation biblique par un non-théologien. Et personne n’avait réellement considéré que l’héliocentrisme soit un problème… avant que Galilée écrive alors dans ses lettres à Castelli, proposant sa propre réinterprétation de la Bible pour qu’elle soit conforme avec le modèle Copernicien. Et c’est , véritablement, où commence l’affaire Galilée. Pourtant, au début, les autorités de l’Inquisition n’ont pas réagi, et ont rejeté les charges par deux fois.

Suite à la note de Bellarmin en 1616, Galilée, ne pouvant prouver sa théorie, dû concéder qu’il n’avait pas la preuve ; et dû convenir à ne présenter le modèle Copernicien que comme modèle calculatoire, ne pouvant montrer sa véracité : ses tentatives de produire une justification de la rotation de la Terre par les marées n’a pas plu à ses contemporains (bien qu’on sache aujourd’hui qu’elle est fausse), et a été jugée sotte à l’époque.

Mais Galilée était convaincu de la véracité du modèle copernicien. Un peu fâché, il alla trouver un de ses amis, devenu pape sous le nom d’Urbain VIII. Suite à un débat, le pape lui donna plusieurs arguments (faux, aujourd’hui) qui réfutaient l’héliocentrisme. Pour calmer les choses, le pape Urbain VIII proposa à Galilée en 1632 d’écrire un livre présentant à la fois le modèle copernicien (héliocentrique), et le modèle ptoléméen (géocentrique), avec leurs faiblesses et leurs forces respectives, proprement et objectivement. C’est la que Galilée écrit son Dialogo sopra i due massimi sistemi del mondo (ou plutôt, Dialogue sur les deux grands systèmes du monde). Le problème, c’est que la vision objective en prend un sacré coup, et Galilée se permet une certaine attitude provocatrice : le livre est rédigé en proposant le modèle copernicien comme supérieur, sous les traits de Salviati, le Copernicien, tandis que la plupart des arguments du pape sont glissés dans la bouche d’un personnage appelé Simplicio… qui signifie « l’idiot » en italien.

On peut imaginer la réaction du pape : pour lui, c’est une moquerie et une atteinte à l’injonction de 1616. Ce dernier retire son soutien à Galilée et autorise sa mise en examen par l’Inquisition, ajoutant qu’il a bafoué l’accord conclu pour la rédaction des Dialogues. Fortement brusqué, Galilée essaya de montrer, lors du tribunal, qu’il n’avait ni voulu affirmer que le Soleil est fixe, mais qu’en réalité, il avait montré que l’hypothèse copernicienne était dans l’erreur. Les Inquisiteurs, qui n’étaient pas du genre à rire facilement, sachant que Galilée se jouait d’eaux, le condamnèrent pour « forte suspicion d’hérésie », motion injuste sachant que le copernicisme n’a rien d’hérétique.

Mais le mal était fait, et l’affaire de Galilée est devenue un cheval de bataille pour les penseurs du positivisme, les anticléricaux et les dogmatiques de tout poil. Le rideau tombe, le héros est peint : Galilée a été persécuté, puis jeté en prison. L’histoire oublie que Galilée, pourtant un des exemples de la méthode scientifique, provoque et aliène aussi ses adversaires, les traitant de pygmées mentaux, idiots stupides, et autres quolibets; oubliant dans la discorde la prudence de la démarche expérimentale au point de s’aliéner de ses soutiens Jésuites.

Pourtant, l’Église était déjà en cours d’accepter les implications de la révolution copernicienne : les Jésuites commençaient à reproduire les expériences de Galilée et à essayer d’améliorer les idées de Copernic, amenant le dialogue à de grands savants comme Kepler et Brahe.

Avant-dernier clou mythiste : « Galilée a réduit la place de l’Homme dans l’Univers, vu qu’il n’est plus au centre ! »

Préparez-vous à prendre une douche froide. Apparemment, en déplaçant le centre de l’Univers de la Terre au Soleil, Galilée aurait diminué l’importance de l’Homme dans l’Univers. C’est vrai qu’aujourd’hui, être au centre des choses signifie que vous êtes important. Vous êtes LE centre, LA beauté, LE mieux. Manque de chance, ce n’est pas comme cela qu’on raisonnait à l’époque. À l’époque de Galilée, la Terre était au centre du monde parce que c’était la base, grossière, pour tout le reste. Les éléments les moins fins et les plus lourds chutaient vers le bas du cosmos, la terre, puis l’eau, puis l’air, puis le feu, et enfin le cinquième élément, qui constituait les sphères célestes, les planètes et les étoiles.

Cette position arrangeait tout le monde, notamment les Grecs : l’air entourait la terre, plus noble que l’eau et la terre. Et l’océan flottait sur la terre, parce que l’eau était plus noble que la terre, mais moins que l’air. Les objets chutaient vers le bas, parce qu’ils étaient faits de matière vulgaire et basse. Le feu montait vers les Cieux, parce que plus noble. Et tout allait bien.

Ça nous semble sûrement stupide. Mais à l’époque, ça faisait sens également au sein du Christianisme : depuis la Chute d’Adam, l’homme était condamné à vivre au fond du cosmos, sous forme matérielle.

À l’inverse, l’idée d’un cosmos héliocentrique ne faisait que soulever plus de questions : si la Terre n’est pas au centre de l’Univers, pourquoi la matière tombe-t-elle ? Pourquoi le feu monte-t-il ? Si la Terre tourne, pourquoi ne sent-on pas un vent constant ? Et si la Terre tourne autour du Soleil, pourquoi ne voit-on pas les étoiles se déplacer légèrement au cours de l’année ?

Dans la Divine Comédie, de Dante, le grand poète médiéval, le plus bas des cercles de l’Enfer est situé… au centre de la Terre. Le centre de la Terre et l’Enfer étaient donc au centre de l’Univers. Mon philosophe et penseur favori, saint Thomas d’Aquin, avait posé, dans le cadre de sa cosmologie, la Terre au centre, parce qu’elle était bassement matérielle et grossière. Être au centre des choses, à l’époque, n’était pas très bien vu10. Bien que faux, ce mythe est justifiable facilement : notre vision égocentrique des choses nous fait souvent voir l’époque avec nos préjugés actuels ; et on vise souvent l’ancien comme le vieil ignorant du village.

Et pour finir… « et pourtant, elle tourne ». En italien, « eppur si muove », qui serait mieux traduit par « et pourtant, elle bouge ». Phrase mythique prononcée par Galilée à la fin de son procès, une fois qu’il aurait abjuré sa théorie… si elle était vraie. Enfin, si elle était vraie, elle l’aurait aussitôt renvoyé en procès pour hérésie, et l’histoire serait terminée façon Jeanne d’Arc. La phrase n’apparaît dans aucune des biographies de Galilée les plus anciennes. La première occurrence vient de Giuseppe Baretti, en 1757, plus d’un siècle après sa mort. Pas un seul document de l’époque du procès de Galilée n’en fait mention.

Au final, ce ne sera que par jalousie académique et orgueil des autres scientifiques que les travaux de Galilée seront traînés devant le tribunal de l’Inquisition, et l’impact des politiques de l’époque et des tensions n’auront fait qu’à faire escalader la condamnation copernicienne. Malgré tout, rien n’excuse la réaction extrême de l’église de l’époque. Les choses auraient pu se produire sans heurts et sans condamnation au sujet de la science.

Et ce n’est pas en propageant ces mythes que l’on rend service à la Vérité.

Que peut-on retenir de cet histoire ? Déjà, que si vous êtes scientifique, on ne se souviendra pas de vous si vous êtes en accord avec le consensus actuel. De plus, cela doit vous apprendre que si vous avez envie de dire que votre théorie est vraie, vous devez en apporter la preuve expérimentale, si possible avec des données (même si vous avez raison).

Et si vous êtes catholique, cela vous donnera de bonnes raisons de ne pas insulter le Pape (enfin, s’il y a une Inquisition en cours).

On peut retenir bien des choses encore. Il est surtout intéressant de se demander pourquoi doit-on parler de cette histoire, surtout. J’ai souvent entendu l’affaire Galilée, notamment à l’école, et ce n’est qu’en étudiant la question en détail que j’ai vu que l’histoire n’était pas aussi simple qu’on ne le pense. On a tendance à penser la religion et la science comme ennemies, et encore plus aujourd’hui, dans un contexte où le dogmatisme refait surface. Je ne pense pas que les hommes responsables de la propagation des mythes scientistes sont des menteurs intentionnels. Je pense qu’il est souvent plus simple de croire sans vérifier, et que c’est valable pour tout le monde.

Il serait pourtant facile de se moquer devant une telle crédulité, et un manque d’envie de recherche. Mais en vérité, c’est sûrement un travers que j’ai (trop) souvent. Et c’est l’occasion d’affirmer à nouveau mon positionnement comme catholique : je n’ai pas à choisir parmi ce qui m’arrange quelle est la position que je dois penser. Non.

Le devoir est de s’aligner avec la Vérité, peu importe où elle se trouve.

Prenons l’image de Galilée. Car, au fond, c’est à lui que revient le mot de la fin : on en a fait un hérétique pour certains, un menteur pour d’autres, un héros pour d’autres encore. Malgré ses défauts et son caractère un peu provocateur, ayant froissé les autorités chatouilleuses de l’époque, et dans le tumulte du procès mal réagi, faisant de même que ceux à qui il reprochait leur manque de rigueur, il demeure un homme ayant eu le souci de rendre compte de la vérité.

Et en bon catholique, il conservera sa foi jusqu’au bout, accompagné par sa fille Virginia, devenue sœur Marie-Céleste à l’ordre du Carmel, ordre contemplatif par excellence, tout en essayant de terminer les preuves manquantes à son ouvrage.

La contemplation de la Vérité, qu’elle soit scientifique, religieuse ou existentielle, voilà le but de nos vies.


Notes

1. Ça existe. Désolé. Ça m’a fait de la peine à moi aussi lorsque je l’ai appris. :/
2. *bruits de coups à la porte* Bonjour, avez-vous entendu parler de la SCIENCE!™, la seule Véritable Voie Vers la Vérité, ou êtes-vous toujours coincé dans vos croyances antiques et superstitieuses ? – Je ne suis pas contre la science, loin de là, simplement contre ceux qui pensent que c’est la Seule Voie Vers la Vérité. On ne parle pas de dogme en science, non mais !
3. En fait, dans le paradigme relativiste actuel, les deux sont vrais, suivant le référentiel choisi.
4. Oui, même les atomistes.
5. Je pense que la date est encore antérieure, mais je manque de sources, donc je prends ce concile comme date maximale de référence.
6. Malgré mon penchant dominicain, je vous adore, les Jésuites.
7. Ajoutons au passage que la Bible n’est PAS un livre unique, mais une collection de nombreux livres. La Bible vient du mot grec τὰ βιβλία (ta biblia), qui signifie « les livres »; et comporte, dans sa version catholique, 73 livres. On l’a traduit au féminin singulier parce qu’il finit par « a »…
8. Un Jésuite.
9. Pour information, le problème du parallaxe n’a été résolu que longtemps après la mort de Galilée, en 1838; et il fallut attendre la découverte du pendule pour clarifier l’affaire de l’inertie !
10. L’enfer est fermé à clé… de l’intérieur, refermé sur soi-même. À méditer !


Sources

Un grand merci à Tim O’Neil, dont les différents textes sur Internet et les lectures qu’il a préconisé m’ont permis de produire l’essentiel de ce billet, traduction personnelle avec mes propres ajouts.

  • The Crime of Galileo, 1955, Giorgio de Santillana.
  • Robert Bellarmin, Saint and Scholar, 1961, James Brodrick, Westminster, Newman Press.
  • Theories of the World from Antiquity to the Copernican Revolution, 1990, Michael J. Crowe.
  • Galileo Goes to Jail and Other Myths about Science and Religion, 2010, Ronald L. Numbers.
  • « Galileo Galilei » dans Science and Religion: A Historical Introduction, 2002, Richard J. Blackwell.
  • « Galileo, the Church and the Cosmos » dans When Science and Christianity Meet, 2003, David C. Lindberg.
  • Galileo in Rome: The Rise and Fall of a Troublesome Genius, 2003, William R. Shea & Mariano Artigas.
  • The Book Nobody Read: Chasing the Revolutions of Nicolaus Copernicus, 2005, Owen Gingerich.
  • Science and Religion, 1450-1900: From Copernicus to Darwin, 2006, Richard J. Olson.
  • The Essential Galileo, 2008, Maurice A. Finnocchiaro.
  • The Genesis of Science: How the Christian Middle Ages Launched the Scientific Revolution, 2011, James Hannam.
  • The Copernican Question: Prognostication, Skepticism, and Celestial Order, 2011, Robert S. Westman.
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