Pourquoi Dieu n’existe pas, ou la subtile question de la théologie négative

Le néant.
Illustré ici par un trou noir, visible uniquement par la déformation de ce qui l’entoure.

Si vous lisez fréquemment mes billets, vous avez déjà dû remarquer à plusieurs reprises cette citation d’un de mes penseurs préférés :

« Deus itaque nescit se quid est, quia non est quid. »
« Dieu ignore quelle chose il est, car il n’est pas quelque chose. »

Jean Scot Erigène

J’ose espérer que cette citation frappe beaucoup les esprits. Non, je ne suis pas athée… quoique. J’appelle à la barre la grande Simone Weil :

« Cas de contradictoires vrais. Dieu existe, Dieu n’existe pas. Où est le problème ? Je suis tout à fait sûre qu’il y a un Dieu, en ce sens que je suis tout à fait sûre que mon amour n’est pas illusoire. Je suis tout à fait sûre qu’il n’y a pas de Dieu, en ce sens que je suis tout à fait sûre que rien de réel ne ressemble à ce que je peux concevoir quand je prononce ce nom. Mais cela que je ne puis concevoir n’est pas une illusion. »

« Entre deux hommes qui n’ont pas l’expérience de Dieu, celui qui le nie en est peut-être le plus près. Le faux Dieu qui ressemble en tout au vrai, excepté qu’on ne le touche pas, empêche à jamais d’accéder au vrai. Croire en un Dieu qui ressemble en tout au vrai, excepté qu’il n’existe pas, car on ne se trouve pas au point où Dieu existe. »

« La religion en tant que source de consolation est un obstacle à la véritable foi : en ce sens l’athéisme est une purification. Je dois être athée avec la partie de moi-même qui n’est pas faite pour Dieu. Parmi les hommes chez qui la partie surnaturelle d’eux-mêmes n’est pas éveillée, les athées ont raison et les croyants ont tort. »

Simone Weil, L’athéisme purificateur

Pourquoi dit-on que Dieu existe et qu’il n’existe pas ? Pourquoi, comme l’indique les citations, ose-t-on dire qu’il est, puis qu’il n’est pas ? Je vais aborder ici un thème qui est assez complexe. C’est un thème très présent chez Jean Scot Erigène, Thomas d’Aquin, Maître Eckhart, ainsi que les mystiques espagnols du XVIe siècle (Thérèse d’Avila et Jean de la Croix), mais s’étant beaucoup plus : je vais essayer de faire clair et succinct, mais le sujet est difficile.

Si vous êtes non-croyant et que vous lisez ces lignes, je suis partiellement d’accord avec vous : Dieu n’est pas. Dieu n’existe pas. N’ayons pas peur des mots. Il est bon de confronter ses croyances à la réalité. Et je pense ne pas me tromper en affirmant que Dieu n’est pas.

Pourquoi est-ce que je me répète ici ? Je vais appeler à la barre un théologien philosophe extrêmement important dans l’histoire de l’Église, que je vous invite à lire. Il est pour moi le modèle de ce que je voudrais être un jour, si je parviens à réussir à intégrer foi et raison autant que faire se peut. Notre homme en question est saint Thomas d’Aquin, et il a une telle importance pour moi que je ne peux pas le réduire à une simple note ici dans ce maigre billet ; il fera l’objet d’une présentation en bonne et due forme.

Il est intéressant de se demander si Dieu peut être nommé. En effet, comment peut-on nommer Dieu sans sacrifier sa transcendance ? Comment le contenu de la révélation, qui affirme que Dieu est transcendance absolue, donc incommunicable, peut se rendre dans le langage, source d’intellectualisation ? Toute forme de langage et de nomination pousse à une certaine maîtrise de l’objet nommé, faisant appel à ce dernier pour le distinguer du reste et le convoquer. Où est la transcendance divine ?

Intéressons-nous simplement à ce que saint Thomas appelle connaissance de Dieu. Il en discerne quatre :

1°) La connaissance « per modum causalitatis » (au moyen de cause à effet)

C’est le moyen qui permet de connaître Dieu à partir de sa création, par induction. Cette voie est niée souvent par les théologiens protestants, pour qui le Péché Originel a abîmé les capacités rationnelles de l’Homme. L’église catholique affirme au contraire cette position, qui permet de connaître certaines qualités de Dieu : Dieu est simple, acte pur, unique, infini, éternel, intelligent, aimant et doué de volition.

2°) La connaissance « per modum eminentiae » (à titre d’éminence)

Ici, on indique la possibilité de connaître Dieu au travers des qualités qu’on trouve dans les êtres, en les considérant comme plus parfaites, plus grandes. On parle ici de théologie cataphatique1, car c’est une théologie qui emploie des termes positifs pour décrire Dieu. On procède par l’affirmation de ce que Dieu est et s’efforce de parvenir à la connaissance de Dieu par l’énumération de ses caractéristiques positives : lumière parfaite, vérité incrée, mesure du vrai, amour infini, etc.

3°) La connaissance « per modum essentiae » (à titre d’essence)

Il y a un troisième mode qui est abordé par saint Thomas, appelé le « per modum essentiae » (à titre d’essence), qui est le moyen de connaissance par contemplation directe, au Ciel. L’Essence infinie de Dieu se verra en face à face à notre intelligence.

J’ai volontairement marqué une pause avant d’aborder le quatrième mode de connaissance, parce qu’il est intéressant de s’arrêter quelque temps : osons poser la question, Dieu peut-il être nommé ? Cette difficulté fondamentale provient, dans les trois religions monothéistes, d’une contradiction entre le contenu de la révélation (la transcendance absolue de Dieu, incommunicable) et sa forme (le langage, moyen de communication et source d’intellection) : comment nommer Dieu sans sacrifier sa transcendance ? Il est clair que toute forme de nomination implique une certaine maîtrise du destinataire, qu’elle permet de l’appeler au double sens, c’est-à-dire à la fois de le distinguer du reste et de le convoquer. N’est-ce pas nier alors la transcendance divine ?

Arrive alors un mode très important nommé par saint Thomas, la voie négative.

4°) La connaissance « per modum negationis » (par la méthode d’exclusion)

C’est un mode de connaissance radical : on va nier en Dieu tout ce qui est limité sur la Terre. Par exemple, nous sommes finis, Dieu est in-fini; nous ne pouvons qu’aimer avec fragilité, son amour est parfait, etc. On parle alors de connaissance négative, ou de théologie apophatique2.

En effet, cette approche montre les limites du langage à nommer Dieu : si ce dernier est transcendant, il est donc au-delà de toute pensée, concept et langage. Poussé à la forme radicale, elle donne une théologie sans Dieu ; bien que la négation de Dieu trahisse ce dernier : tel Dieu implique telle négation, comme telle négation implique tel Dieu. Il est intéressant ici de poser clairement les bornes de ce qui peut être affirmé, et de ce qui doit être nié : les perfections que l’on applique à Dieu (être, beauté, bonté, sagesse, etc.) sont-elles correctes, c’est-à-dire atteignent-elles Dieu dans sa vérité, ou doivent être dépassées ? Fait-on preuve d’un discours et d’un discours spéculatif, ou doit-on se ramener à une union mystique de l’ineffable ?

Le courant n’est pas moderne, et la voie négative n’est pas récente3. On trouve courant aujourd’hui de dire « tel ou tel argument montre que Dieu n’existe pas« , ou à l’inverse « tel ou tel argument montre que Dieu existe » ; pourtant ni Kant ni Heidegger n’ont véritablement innové en la matière4. Son origine remonte chez Plotin, pour les néoplatonistes, Maimonides dans la théologie juive, ou Denys dans la tradition chrétienne. Reprise par Nicolas de Cues, Maître Eckhart et Albert le Grand, pendant la période médiévale, Thomas d’Aquin en a fait une véritable synthèse dans son travail sur les Noms Divins.Les bouddhistes n’ont rien inventé5!

Osons, à la manière de Thomas, en paraphrasant Plotin, dire que « De Dieu, nous ne savons pas ce qu’il est mais seulement ce qu’il n’est pas ». Pour saint Thomas, Dieu est en-dehors de notre connaissance, son essence nous excède : cependant, nous savons que nous ignorons ce qu’elle est. Dieu nous est « complètement inconnu », cet éternel « Autre » pour ne penser que comme Levinas. Dieu nous est connu, certes, mais en tant qu’Inconnu. Pour Thomas, cela permet d’affirmer tout ensemble les vérités cataphatiques (par modum causalitis), l’ignorance conceptuelle de ce qu’elles désignent (compréhension de Dieu par la négation), et la désignation de l’inconnaissance en termes de ce qui est connu. Même Descartes, pourtant cartésien, pose parfois la question de l’infini : l’infini n’est pas quelque chose de grand, c’est par définition quelque chose qui n’est pas fini, sans bornes.

Nous pouvons reprendre la vision de Jean Scot Erigène cité au début, et la comprendre mieux au travers de l’analyse de Foussard : « ce n’est donc pas par défaillance que Dieu ignore ce qu’il est, c’est tout simplement parce qu’il n’est rien de défini. ».

De même,

« lorsque nous disons que Dieu est (Deum esse dicentes), nous ne voulons pas dire pour autant que Dieu est selon une modalité déterminée (non aliquo modo esse dicimus) []. Car Dieu échappe à la compréhension de toute raison et de tout intellect, et quand nous prédiquons de lui l’Être (praedicantes ipsius esse), nous ne voulons pas dire pour autant que Dieu serait lui-même Être (non dicimus ipsum esse) : car l’Être procède de Dieu (ex ipso enim esse), mais Dieu en lui-même n’est pas Être (sed non ipsum esse). »

A tel point que la notion de création ex nihilo induit une profonde contemplation

« car nous croyons que Dieu a créé tous les existants à partir du néant (de nihilo omnia fecisse) ; mais de quel néant s’agit-il, sinon de Celui qui […] est appelé non sans raison un Néant par éminence (non irrationabiliter per excellentiam nihil esse dicitur), puisqu’on ne peut en aucune façon le ranger au nombre de tous les étants (quoniam in numero omnium quae sunt nullo modo collatur). »

C’est souvent une façon, paradoxalement, de chercher Dieu en étant certain (enfin, presque) de le trouver. Dieu est absent, dans toute chose, et c’est souvent par ce manque que nous le percevons le mieux. On pose souvent l’image du croyant comme un humain heureux, certain de trouver le bonheur (souvent accusé d’illusoire) dans une espérance ; ce qui est loin d’être le cas : certes, on traverse les épreuves avec une certaine espérance, mais les moments de doute et d’absence sont souvent forts. Pourtant, et c’est ce dont je suis persuadé, à titre personnel, que l’on trouve mieux Dieu dans son absence. Il ne faut pas chercher à croire « pour se rassurer« , car cela n’apporte rien de plus que le bien d’une pensée toute faite, d’un biais de confirmation plus ou moins affirmé.

L’acte de croire n’est pas anodin. Dieu s’est retiré du monde, et il faut un certain courage pour poser la question. On préfère souvent éviter le problème, faute de données, et se coltiner à dire, à la manière de Coluche, « je ne suis ni pour ni contre, bien au contraire !« .

Or, comme disait Simone Veil, on ne perçoit aujourd’hui que la connaissance comme mode actif, en conquête, presque belliqueuse, par des phénomènes physico-chimiques et lois naturelles ; sans pour autant savoir comment l’habiter. Le cosmos nous apparaît hostile, sans possibilité de paix. Et pourtant, peu importe ce que nous faisons, nous nous focalisons toujours sur quelque chose que nous jugeons bien6, à chercher un sens à notre vie. Cela se résume, pour Veil, à « un choix seulement entre l’adoration du vrai Dieu et l’idolâtrie ».

C’est en ce sens que l’athéisme est une cure. Oui, l’athéisme est purificateur : nous ne devons pas croire en Dieu pour nous rassurer, prendre ici et là des concepts qui nous plaisent, et en construire une idole pour nous rassurer. Un Dieu qui nous pousse à flotter hors de l’existence plutôt que de nous y ancrer ne peut être qu’un produit de la peur, et non de la vérité.

Parce que la croyance en Dieu est difficile : le malheur, la mécanique implacable des lois de notre monde, le désespoir et la douleur, tout cela réfute Dieu. Parlez donc de Dieu à celui qui a tout perdu, et vous verrez

« Le malheur rend Dieu absent pendant un temps, plus absent qu’un mort, plus absent que la lumière dans un cachot complètement ténébreux. Une sorte d’horreur submerge toute l’âme. Pendant cette absence il n’y a rien à aimer. Ce qui est terrible, c’est que si, dans ces ténèbres où il n’y a rien à aimer, l’âme cesse d’aimer, l’absence de Dieu devient définitive. Il faut que l’âme continue à aimer à vide, ou du moins à vouloir aimer, fût-ce avec une partie infinitésimale d’elle-même. Alors un jour Dieu vient se montrer lui-même à elle et lui révéler la beauté du monde, comme ce fut le cas pour Job. Mais si l’âme cesse d’aimer, elle tombe des ici-bas dans quelque chose de presque équivalent à l’enfer. »

Même Jésus, crucifié, au moment d’expirer, en vient aussi à prendre peur : « Père, pourquoi m’as-tu abandonné ?», juste avant de se retirer du monde : à nouveau, là est l’absence, le manque, l’abandon.

Dieu, comme puissance transcendantale au monde, est bien plus simple, bien plus « petit » que tout ce qui soit… tout en étant plus grand que tout. Il n’y a que ce qui est fragile qui est immensément puissant : seul ce qui est vivant peut mourir, seul ce qui pense peut arrêter de penser. Pour ne citer qu’Augustin, en parlant de Dieu, « toi, tu étais plus intime que l’intime de moi-même, et plus élevé que les cimes de moi-même.« .

Dieu s’est fait absent. Dieu est absent, Dieu n’est pas, Dieu n’existe pas, Dieu n’aide personne, Dieu ne sert à rien, Dieu n’aime pas. Dieu n’est pas, Dieu n’existe pas. Dieu n’existe pas, Dieu n’est pas, Dieu n’est plus, Dieu n’a jamais été. On peut le répéter autant que l’on souhaite. Disons-le : Dieu est absent. Osons : Dieu n’est qu’un concept inutile. Dieu n’est pas, Dieu n’est pas, il n’y a pas de Dieu. Osons plus : il n’y a pas de Dieu.

Les premiers Chrétiens furent accusés d’athéisme, niant les concepts erronées que leur prêtait les païens :

« Voilà pourquoi on nous appelle athées. Oui certes, nous l’avouons, nous sommes les athées de ces prétendus dieux, mais nous croyons au Dieu très vrai, père de la justice, de la sagesse et des autres vertus, en qui ne se mélange rien de mal. »

Justin Martyr, au IIème siècle.

Ouf, « Dieu merci, je suis athée » ! Oui… mais athée face à quel Dieu ? En tant que catholique, j’espère en témoigner : la foi n’est pas un immobilisme. Dieu n’est pas existant7, ni un essentiant. Non, la théologie négative est une voie de compréhension forte, qui pousse la foi chrétienne hors du pépèrisme tranquille de la bonne conscience et de l’immobilisme. C’est un questionnement permanent. Et il n’y a rien de pire que d’honorer une fausse image de Dieu : un dieu bouche-trou, un dieu utilitaire, un dieu de la peur, un dieu indifférent, un dieu fabricateur, un dieu justificateur de nos choix, un dieu architecte, un dieu horloger, ou pire, un dieu soi-même.

Dieu est immensément accessible, mais nous ne pouvons le voir que comme la Lune éclairée par le Soleil, sous peine de nous brûler les yeux. Alors, assombrissons le ciel pour mieux voir ce qui éclaire. Apprenons à nous défaire de notre « fabrique d’idoles », vision tellement juste de Nietzsche, par une véritable approche apophatique. Chaque fois que nous parlons de Dieu, nous devons à la fois être cataphatiques, pour dire quelque chose, et apophatiques, pour limiter la portée de notre discours :

  1. faisons taire en nous les passions et les angoisses8 ;
  2. jusqu’au silence intérieur où nous porterons ces angoisses ;
  3. laissons-nous ouvrir notre cœur à un « aimer » pur qui n’est pas « posséder » ;
    mourrons à nous-mêmes, et existons avec les autres, possédés par Dieu.

Alors… Que dire, pour terminer ce billet ? Et bien, que je pense avoir fini d’une première approche de la théologie négative, qui fait silence pour mieux écouter. Il ne me reste plus qu’à porter ce silence. Je vais me taire, et laisser à Maître Eckhart le mot de la fin.

La Vérité est quelque chose de si noble que si Dieu pouvait s’en détourner, je garderais la Vérité et laisserait Dieu. Mais Dieu est la vérité.
Eckhart von Hochheim


Sources

  • Simone Weil, L’amour de Dieu et le malheur.
  • Simone Weil, L’athéisme purificateur.
  • Jean-Claude Foussard, Non aaprentis apparitio : le théophanisme de Jean Scot Erigène.
  • Jean Scot Érigène, Expositiones in Ierarchiam cœlestem.
  • Jean Scot Érigène, Periphyseon.
  • Emmanuel Falque, Jean Scot Érigène : la théophanie comme mode de la phénoménalité.
  • Un documentaire sur ce qu’est la théologie négative
  • Conférence du père Thierry Magnin

  1. Du grec καταφασις (kataphasis, « affirmation »).
  2. Du substantif grec ἀπόφασις, apophasis, issu du verbe ἀπόφημι – apophēmi, « nier ».
  3. On peut remonter au moins jusqu’à Clément d’Alexandrie, un des Pères de l’Eglise.
  4. Déjà, les Pères du Désert (IVe siècle) se méfiaient d’utiliser les phrases « Dieu existe » et « Dieu n’existe pas« .
  5. Je vous invite d’ailleurs à lire « Le Moine et le Lama« , coécrit par Frédéric Lenoir et Mgr. Robert Le Gall o.s.b.
  6. Dans le sens du Bon.
  7. Existant vient du latin archaïque exsistere, soit ex + sistere, signifiant littéralement être hors de soi, en dehors de l’essence.
  8. Angussies, ce qui resserre la gorge.
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