Pourquoi dire que l’on croit « sans preuve » est une absurdité, ou il y a toujours une preuve

Pas besoin de preuves si vous ne voulez pas en avoir !

Ça fait un moment que je n’ai pas écrit. Par manque de clarté, de vision, de temps et de motivation. Et parce qu’il me faut le temps de poser une réflexion, de la tirer dans tous les sens, de l’approprier proprement et de pouvoir le comprendre. Et il y a tellement de sujets intéressants que j’ai vraiment à faire… Mais bon.

J’ai récemment été invité à un événement assez important, et, au cours de la discussion, on m’a fait remarquer (avec intérêt) :

Dieu ? Je n’y crois pas. Pas de preuve : tu devrais bien savoir qu’on ne doit pas croire sans preuves… !

S’en est suivi une brève discussion qui a fini trop tôt sur un magnifique « ah, mais je n’ai pas envie de discuter religion« .

Laissons de côté l’épineuse question de savoir s’il est possible d’avoir une preuve de l’existence de Dieu (je pense que oui), s’il est possible de la comprendre (je pense que oui également), s’il est possible de trouver une preuve ou un raisonnement montrant qu’il vaut mieux être catholique (je pense que oui, toujours, sinon je ne serais pas en train d’écrire ces lignes). Laissons également de côté le sophisme génétique classique du « tu dis ça parce que tu as été élevé comme ça« , qui suppose une hypothétique alternative impossible (si ça se trouve, j’aurais été sourd, muet et aveugle, et donc avec une compréhension du langage très différente) qui n’amuse qu’un sceptique fan de divergences mentales égocentrées.

J’ai une forte aversion pour une forme de sceptiques. Un sceptique se doit de rester ouvert et de tempérer les arguments pour et contre d’une chose. Or, bien souvent, on trouve des sceptiques vous répéter « pas de preuves : pas de raisons de croire« . En soi, certes, il y a une différence fondamentale entre affirmer et ne pas nier. Mais, comme le fait remarquer Raymond Aron dans sa réponse à Christian Chabanis dans « Dieu existe-t-il ? Non, répondent P. Anquetil, R. Aron, Ch. Boulle, Denise Calippe, Juliette et A. Darle, P. Debray-Ritzen, J. Duclos, G. Elgozy, R. Garaudy, A. Grosser, D. Guérin, E. Ionesco, Fr. Jacob, A. Kastler, Cl. Lévi-Strauss, Isabelle Meslin, Edg. Morin, H. Petit, J. Rostand et J. Vilar » : « la non affirmation diffère fondamentalement d’une négation si l’esprit se t[ient] vraiment dans une position d’équilibre entre l’affirmation et la négation; si c'[est] un doute oscillant ». Or, je reproche à beaucoup de ces sceptiques la suite de la citation : « c’est une non affirmation qui s’accompagne de la non recherche de motifs d’affirmer, qui ne s’accompagne pas d’un état d’incertitude. De telle sorte que je crois plus honnête de dire que [la] non affirmation est une manière de nier… à titre personnel, plus encore qu’une simple non affirmation. »

Est-ce mal d’être un sceptique à deux vitesses ? Je ne pense pas. Il convient cependant de le préciser. Ça évite alors des discussions inutiles comme « mais il est ÉVIDENT que Dieu existe/n’existe pas » « non c’est pas vrai« , surtout quand les présupposés initiaux ne sont pas identiques. Il y a plein de choses sur lesquelles je n’ai pas de doute que je qualifierais raisonnablement de sceptique. Ainsi, pour moi : les fantômes n’existent pas, passer sous une échelle ne porte pas malheur, il est stupide de comparer l’idée de Dieu à celle de la licorne rose invisible, etc. Curieusement, ça invite souvent à une discussion intéressante sur la définition des concepts que l’on souhaite avoir… mais peu de gens s’y intéressent.

Doit-on, pour autant, reprocher à ceux qui pensent différemment, qu’ils croient sans preuves ? Pour mieux voir cela, concentrons-nous plutôt sur la notion de preuve. Soyons fous. C’est de la que part toute discussion sur Dieu et sur la religion, sur le paranormal, sur les les croyances et compagnie. Qui n’a jamais entendu la fameuse citation :

Des affirmations extraordinaires nécessitent des preuves extraordinaires.

On peut faire remonter cette citation à Carl Sagan, dans son Cosmos, qu’il a empruntée au grand Marclelo Truzzi, sûrement d’une citation de Pierre-Simon de Laplace :

Le poids de la preuve pour une affirmation extraordinaire doit être proportionnel à son degré d’étrangeté.

On peut enfin remonter à David Hume, qui en disait :

Un homme intelligent modère par conséquent ses croyances selon les preuves.

À défaut de savoir ce que signifie « extraordinaire », concentrons nous sur ce que signifie « preuve » dans ce contexte. Nonobstant ma vision péjorative des probabilités et du bayésianisme – le contexte me poussant les mots, – je propose celle-ci, en accord avec les penseurs précédemment cités1 :

Une chose est preuve pour une deuxième chose si la deuxième chose est plus probable étant donné la première chose, que la deuxième chose sans considérer la première.

Une première erreur est, à la lecture, de penser qu’il n’existe aucune preuve (dans ce sens) de quelque chose que je ne partage pas : ma position est vraie, une position opposée est donc fausse, de ce fait, il ne peut pas exister de preuve contre ma position.

La proposition qui indique que votre adversaire (au sens du débat) n’a aucune preuve de ce qu’il avance est toujours fausse. En effet, le simple fait que ce dernier tienne la position qu’il tient est une preuve que la proposition qu’il défend est probablement plus vraie qu’une proposition que personne ne défend.

Allons plus loin : même s’il y a une position absolument fausse, si elle est tenue pour vraie par un certain nombre de personnes, nous pouvons en décerner quelques faits qui la rende plus probable qu’elle ne serait sans ces faits, même si la position est effectivement fausse. Par exemple, si vous jouez au loto, c’est une preuve que vous allez gagner au loto, vu que ça augmente vos chances de gain par rapport à une situation identique dans laquelle vous ne jouiriez pas. Mais pourtant, vous ne gagnerez pas à chaque fois, même si vous en avez une preuve…

Une fois qu’on a saisi cela, on peut commencer à se méfier, si on est vraiment passionné par la recherche de la vérité, si les critères pour définir la charge de la preuve dans un débat sont aussi tranchants (et tranchés !) que l’on veut bien le dire. Et si on est vraiment intéressé par le débat, on ne rechignera pas à un peu de discussion. À moins qu’on ne préfère son propre son de cloche…

La véritable question n’est pas de savoir s’il y a une preuve ou non : il y a toujours une preuve. La question est de savoir : quelle preuve dois-je considérer valide pour ma position ?


Notes

1. Oui. Je n’aime pas trop une telle définition, mais la personne m’ayant initialement adressée l’invective et l’embryon de discussion a une culture scientifique, je me dois, à défaut de pouvoir parler de preuve démonstrative (qui concerne ce que l’on peut effectuer par un raisonnement), parler de preuve empirique immédiate, au sens où un scientifique l’entend.

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