Pourquoi leurs arguments ne marchent pas, ou comment tirer sur des ficelles qui pendouillent

Billets de catho

Les ficelles pendent. Il n'y a qu'à tirer dessus. Les ficelles pendent. Il n'y a qu'à tirer dessus.

« Comment tu fais pour écrire des trucs comme ça sans te prendre les pieds dans le tapis ? Les débats sur le mal, le dilemme d'Euthyphron, la Cause Première, l'évolution théiste, l'anti-métaphysique ambiante... moi, ça me donne le tournis. Ils n'ont pas raison, mais franchement, c'est dur de les réfuter. »

On me pose régulièrement cette question, sur Reddit, sous des formes variées. Parfois avec un brin d'admiration (flatteuse, mais imméritée), parfois avec une pointe de désespoir (compréhensible, et bien plus intéressante). Elle vient souvent de gens qui fréquentent des endroits que je qualifierais charitablement de « fosses septiques intellectuelles » : r/philosophy, r/DebateAnAtheist, r/evolution, et même parfois r/AskAChristian, où les réponses chrétiennes sont souvent d'une mollesse qui ferait pleurer saint Thomas.

Je compatis. J'ai moi-même passé des soirées entières à me noyer dans ces fils de discussion, la tête entre les mains, en me demandant si j'avais raté quelque chose. Le problème du mal, formulé avec une précision chirurgicale par un type qui cite Rowe et Draper. Le dilemme d'Euthyphron, balancé comme une grenade dégoupillée au milieu d'un thread. La première cause « réfutée » par un « et qui a causé Dieu ? » assené avec la confiance tranquille de celui qui pense avoir inventé la question. L'anti-métaphysique systématique, qui rejette toute discussion de principe au nom d'un empirisme qu'il ne prend jamais la peine de justifier.

Ça fait tourner la tête, oui.

Et pourtant, la réponse est d'une simplicité presque insultante.

Le secret, c'est qu'il n'y a pas de secret

Je ne suis pas plus intelligent que vous. Je ne suis pas un meilleur philosophe. Je suis un informaticien avec un doctorat en cognition artificielle, une tendance agaçante à suivre les arguments captieux trop longtemps avant de me rendre compte qu'ils sont creux, et un amour immodéré pour saint Thomas d'Aquin qui compense, tant bien que mal, mes lacunes de formation.

Alors comment je fais ?

Je regarde si c'est vrai.

Pas « vrai » au sens de « ça me plaît », ou « ça confirme mes biais », ou « c'est ce que dit l'Église ». Non. Vrai au sens le plus brutal, le plus nu, le plus indécent du terme : est-ce que cette proposition correspond à la réalité ? Est-ce que cette affirmation dit quelque chose du monde tel qu'il est, indépendamment de ce que j'en pense, de ce que j'en ressens, de ce que j'aimerais qu'il soit ?

C'est le réalisme. Et c'est toute mon arme.

Le réalisme, cette chose insupportable

Le réalisme philosophique, dans sa version thomiste, affirme une chose d'une banalité confondante : il existe une réalité extérieure à notre esprit, et notre intelligence est capable de la connaître, imparfaitement mais véritablement. Les choses ont des natures. Les causes produisent des effets. Ce qui est, est ; ce qui n'est pas, n'est pas. Le principe de non-contradiction n'est pas une convention linguistique, c'est la structure même du réel.

Banal, n'est-ce pas ? Presque ennuyeux. On pourrait croire que personne ne conteste ça.

Et pourtant, la quasi-totalité des arguments anti-théistes que vous croisez sur Reddit reposent, à un moment ou à un autre, sur une négation de ces principes. Pas toujours explicitement. Rarement consciemment. Mais structurellement, inévitablement, fatalement.

Et c'est là que les ficelles commencent à pendouiller.

L'aïkido, encore et toujours

J'ai déjà parlé de l'aïkido argumentatif1 : cette technique qui consiste à utiliser la force de l'argument adverse contre lui-même. Plus l'argument est puissant, plus la rétorsion est dévastatrice. Le réalisme, c'est l'art martial qui rend l'aïkido possible : c'est le tatami sur lequel tout le monde doit se tenir, y compris celui qui prétend que le tatami n'existe pas.

Prenons les cas un par un. Vous allez voir : une fois qu'on a compris le mécanisme, c'est toujours la même ficelle qui pend.

« Le mal prouve que Dieu n'existe pas »

L'argument évidentialiste du mal, dans sa version forte (Rowe, Draper, et leurs épigones de Reddit), dit en substance : il existe des souffrances si atroces, si gratuites, si manifestement inutiles, qu'aucun Dieu bon et tout-puissant ne pourrait les permettre. Donc Dieu n'existe pas.

Première question, la seule qui compte : qu'est-ce que « mal » veut dire ici ?

Parce que pour que l'argument fonctionne, il faut que le mal soit réellement mauvais. Pas « mauvais selon mes préférences subjectives ». Pas « mauvais selon les conventions de ma culture ». Réellement, objectivement, métaphysiquement mauvais. Il faut qu'il y ait une norme du bien qui soit indépendante de nos opinions, à l'aune de laquelle certains états du monde sont véritablement déficients.

Autrement dit : il faut du réalisme moral. Il faut que le bien et le mal soient des réalités, pas des projections. Il faut que les choses aient des finalités, des natures, des modes d'accomplissement objectifs.

Et devinez ce que présuppose tout cela ? Une métaphysique. Des essences. Des fins naturelles. Un ordre du réel qui ne dépend pas de nous.

Bref, exactement le cadre intellectuel que ces mêmes interlocuteurs s'empressent de nier partout ailleurs, quand il s'agit de rejeter les preuves de l'existence de Dieu.

La ficelle pend : l'argument du mal emprunte au théisme la moitié de ses prémisses. Il s'appuie sur un réalisme moral dont le fondement ultime, poussé à bout, conduit précisément à ce qu'il cherche à nier. C'est un parasite intellectuel qui mange la branche sur laquelle il est assis.

Cela ne veut pas dire que la souffrance ne pose pas de vraies questions. Elle en pose d'immenses, et le chrétien qui prétend les résoudre d'un claquement de doigt est un menteur ou un inconscient. Mais l'argument logique s'effondre dès qu'on tire la ficelle : pour que le mal soit un problème, il faut que le bien soit réel. Et si le bien est réel, on est déjà en territoire thomiste, qu'on le veuille ou non.

« Euthyphron a tout résolu il y a 2400 ans »

Ah, Euthyphron. Le cheval de bataille favori de r/DebateAnAtheist. « Est-ce que Dieu commande le bien parce que c'est bien, ou est-ce que c'est bien parce que Dieu le commande ? » Si c'est le premier cas, alors le bien est indépendant de Dieu, et Dieu est superflu. Si c'est le second, alors la moralité est arbitraire, et Dieu pourrait commander le meurtre d'innocents.

Brillant, n'est-ce pas ? Imparable, même.

Sauf que c'est un faux dilemme, et que Thomas d'Aquin l'a résolu au XIIIe siècle avec une clarté que je n'ai jamais vue égalée sur Reddit2. La réponse thomiste, c'est : ni l'un ni l'autre. Le bien n'est pas une norme extérieure à Dieu à laquelle Il obéirait, ni un décret arbitraire de Sa volonté. Le bien est la nature même de Dieu. Dieu est le Bien, au sens où Il est l'acte pur d'être, la plénitude de perfection dont toute bonté participée dérive.

Mais attendez. Pour comprendre cette réponse, il faut accepter que les choses aient des natures. Que le bien ne soit pas une étiquette que nous collons sur nos préférences, mais quelque chose de réel, d'enraciné dans la structure métaphysique du monde. Il faut du réalisme.

Et que font les gens qui brandissent le dilemme d'Euthyphron ? Ils présupposent, par le fait même de poser la question, que la moralité est quelque chose d'assez réel et d'assez important pour qu'on se demande d'où elle vient. S'ils étaient cohérents avec leur anti-réalisme, ils ne poseraient même pas la question : dans un monde sans essences ni natures, le « bien » n'est qu'un grognement d'approbation, et le dilemme disparaît faute de combattants.

Encore une ficelle qui pend.

« Qui a créé Dieu ? »

L'objection à la Cause Première. Un classique. « Si tout a une cause, alors Dieu aussi a une cause, et donc l'argument est invalide, échec et mat, merci bonsoir. »

Je ne devrais même pas avoir à répondre à cela, mais comme on me la sert tous les trois jours, allons-y.

L'argument de la Cause Première ne dit pas « tout a une cause ». Il dit : « tout ce qui passe de la puissance à l'acte requiert une cause extérieure déjà en acte ». Ou, dans sa version leibnizienne : « tout être contingent requiert une raison suffisante de son existence ». Dieu, par définition, n'est pas contingent et ne passe pas de la puissance à l'acte. Il est acte pur. La question « qui a créé Dieu ? » est aussi sensée que « quel est le célibataire marié ? » : elle viole les termes mêmes de ce qu'elle prétend attaquer.

Mais remarquez le schéma : pour même formuler l'objection, il faut accepter que la causalité soit réelle, que les choses aient des explications, que le principe de raison suffisante ait une certaine force. Autrement, pourquoi s'embêter à demander « qui a causé X » ? Si la causalité n'est qu'une habitude psychologique à la Hume, si les faits bruts sont possibles, si rien ne requiert d'explication, alors l'objection elle-même perd tout son mordant.

Ceux qui nient la Cause Première doivent, pour nier la Cause Première, utiliser les principes qui la fondent. La ficelle ne pend pas, là : elle traîne par terre.

« La métaphysique, c'est du vent »

Et voilà le gros morceau. L'anti-métaphysique. Le nerf de la guerre. « La métaphysique n'est pas de la connaissance. Seule la science empirique produit du savoir. Les questions métaphysiques sont des pseudo-questions. »

C'est le positivisme logique, ressuscité d'entre les morts par des gens qui n'ont apparemment pas lu la notice de décès3. Mais passons sur l'ironie historique, et allons droit au cœur.

L'affirmation « seule la science empirique produit de la connaissance » est-elle elle-même une affirmation de la science empirique ? Non. C'est une affirmation philosophique, plus précisément métaphysique (elle dit quelque chose sur la nature de la connaissance et sur les limites du réel connaissable). C'est une thèse d'épistémologie, et l'épistémologie est une branche de la philosophie.

Donc l'anti-métaphysique est une position métaphysique.

C'est l'auto-contradiction performative dans toute sa splendeur, l'aïkido à l'état chimiquement pur. La proposition se détruit elle-même en s'énonçant. Et ce n'est pas un tour de passe-passe rhétorique : c'est une conséquence logique inévitable du fait que toute proposition sur la nature du réel est, par définition, métaphysique. Vous ne pouvez pas sortir de la métaphysique. Vous pouvez seulement faire de la mauvaise métaphysique en croyant n'en faire aucune.

Étienne Gilson avait cette formule magnifique : « La philosophie enterre toujours ses fossoyeurs. »4 On pourrait ajouter : la métaphysique aussi.

Le patron qui se répète

Vous voyez le schéma, maintenant ? C'est toujours le même :

  1. Un argument est présenté contre le théisme (ou contre la métaphysique, ou contre le réalisme moral).
  2. Cet argument, pour avoir une force quelconque, présuppose une forme de réalisme (moral, causal, métaphysique).
  3. Ce réalisme présupposé est exactement celui que l'interlocuteur rejette par ailleurs.
  4. On tire la ficelle. L'argument s'effondre, non pas parce qu'on l'a « réfuté » de l'extérieur, mais parce qu'il s'est réfuté lui-même de l'intérieur.

C'est pour cela que je reviens sans cesse au réalisme. Ce n'est pas un parti pris idéologique. Ce n'est pas un acte de foi. C'est, au sens le plus strict du terme, la condition de possibilité de tout discours rationnel. Y compris du discours athée. Y compris du discours anti-métaphysique. Y compris du discours qui prétend le nier.

Le réalisme est vrai. Et c'est pour cela qu'il est si difficile de s'en débarrasser : chaque tentative de le nier le confirme.

« Mais alors, c'est facile ? »

Non. Non, ce n'est pas facile. Et si vous croyez que je m'assieds devant mon écran avec une confiance inébranlable et une réponse toute prête à chaque objection, vous vous trompez lourdement.

Il y a des nuits où un argument bien tourné me fait douter. Où la précision formelle d'un article de philosophie analytique me donne l'impression que j'ai manqué quelque chose de crucial. Où la masse des objections, même médiocres, finit par produire un effet d'accumulation qui ressemble à de la force argumentative.

Ça m'a semblé comme ça pendant des années. Littéralement, des années. Et puis, à force de lire, de travailler les arguments un par un, de les retourner dans tous les sens, de chercher honnêtement s'il y avait un os que j'avais raté, j'ai fini par m'apercevoir que non, il n'y en avait pas. Pas par bravade. Par usure méthodique. On finit par connaître les arguments comme un mécanicien connaît un moteur : non pas parce qu'on est brillant, mais parce qu'on a passé assez de temps sous le capot.

Et quand l'angoisse revient malgré tout (parce qu'elle revient, ne vous en faites pas), j'utilise une technique que j'ai fini par appeler le steelman inversé. Je me dis : « Très bien. Supposons que l'adversaire ait entièrement raison. Concédons-lui tout. Chaque prémisse, chaque inférence, chaque conclusion. » Et je regarde ce qui se passe. Dans l'immense majorité des cas, la position ainsi concédée se détruit d'elle-même en trois mouvements, parce qu'elle finit par nier les conditions de sa propre intelligibilité. L'angoisse, c'est du brouillard ; le steelman, c'est un coup de vent.

Et au fond, il y a quelque chose de plus simple encore. Dieu est la vérité. Ce n'est pas une métaphore. Ce n'est pas un slogan de catéchisme. C'est une thèse métaphysique d'une radicalité vertigineuse : l'être même de Dieu est la vérité, et toute vérité participée, y compris celle de l'argument qui vous inquiète, n'est qu'un reflet de Lui. Si c'est vrai, alors la vérité est toujours bonne à suivre, même quand elle fait mal, même quand elle dérange, même quand elle semble menacer votre foi. Et si quelqu'un vous dit qu'il n'y a pas de vérité, posez-vous une seule question : alors qu'est-ce que vous fichez à la chercher ?

Et puis je prends du recul. Je respire. Et je me pose la question qui défait tout le reste : est-ce que celui qui me dit cela croit que ce qu'il dit est vrai ?

S'il le croit, il est réaliste, et tout le reste suit.

S'il ne le croit pas, je discute avec quelqu'un qui m'annonce que ses propres mots ne veulent rien dire. Et là, comme disait Aristote, autant discuter avec une plante verte.

Le vrai problème

Le vrai problème, en réalité, n'est pas intellectuel. Les arguments sont solides. Le réalisme tient. La métaphysique thomiste est d'une cohérence que deux mille ans de critiques n'ont pas réussi à entamer sérieusement, malgré ce qu'en disent les threads Reddit entre deux mèmes sur le Spaghetti Volant.

Le vrai problème, c'est la solitude.

Défendre le réalisme philosophique en 2026, c'est un peu comme défendre la poésie latine dans un congrès de growth hackers. Vous avez raison, tout le monde le sent confusément, mais personne n'ose le dire parce que le consensus ambiant a décrété que ces questions sont « dépassées ». Et la pression sociale de la médiocrité intellectuelle est une force redoutable, bien plus redoutable qu'un syllogisme défaillant.

C'est pour cela que j'écris. Pas parce que j'ai toutes les réponses. Pas parce que je suis sûr de moi. Mais parce que quelqu'un doit dire, calmement, patiemment, avec toute l'irritation nécessaire et pas un gramme de plus : les ficelles pendent, il n'y a qu'à tirer dessus.

Et si vous hésitez, commencez par la plus grosse : demandez à votre interlocuteur si ce qu'il vous dit est vrai. Pas utile. Pas socialement acceptable. Pas scientifiquement vérifiable. Vrai.

Vous serez surpris de voir combien de positions s'effondrent à ce simple mot.


1

Voir mon billet « Un antidote efficace contre les arguments captieux, ou l'art de l'aïkido argumentaire ». La technique n'a pas changé. Elle a juste eu le temps de mûrir.

2

Pour être parfaitement honnête, je ne suis pas certain qu'on puisse quoi que ce soit égaler sur Reddit, à l'exception peut-être de la capacité à produire des strawmen à une vitesse industrielle.

3

Le positivisme logique est mort quand ses propres défenseurs ont réalisé que le « critère de vérification » (toute proposition significative doit être empiriquement vérifiable) n'est pas lui-même empiriquement vérifiable. Ayer l'a plus ou moins admis. Mais les fantômes ont la vie dure sur Internet.

4

Gilson, Étienne, L'Unité de l'expérience philosophique, 1937. Si vous ne lisez qu'un seul livre de métaphysique dans votre vie, lisez celui-là. Ou la Somme, évidemment. Mais Gilson a l'avantage d'être plus court et de ne pas nécessiter un dictionnaire de latin.