C'est quoi une cause finale, ou pourquoi votre chocolat chaud du matin réfute le matérialisme
Un canard en plastique assis dans une tasse de chocolat chaud, entouré d'un croquis des quatre causes aristotéliciennes. Parce que si le gland peut devenir chêne, il peut aussi devenir canard. Apparemment non.
« Mais à quoi ça sert, une cause finale ? »
Encore ? Non pas que la question soit bête (elle ne l'est pas), mais les réponses qu'on y apporte d'habitude le sont, elles, assez magistralement. Confusion avec le dessein intelligent, « truc d'Aristote périmé depuis Galilée », incompréhension polie d'un informaticien qui ferait mieux de rester dans ses cordes : il y a du travail.
Commençons par le commencement, c'est-à-dire par ce que la cause finale n'est pas. Parce qu'il est plus facile de déblayer les gravats avant de construire.
Ce que la cause finale n'est pas
La cause finale n'est pas un « but conscient ».
C'est le contresens le plus fréquent, et probablement le plus ravageur. Quand j'entends « cause finale », la plupart des gens imaginent immédiatement une intention, un plan, un petit bonhomme dans la tête de la chose qui décide où il va. On projette notre expérience de l'intention humaine sur le concept, et on conclut aussitôt que parler de cause finale revient à dire que la pierre qui tombe veut tomber, que le cœur décide de battre, que l'arbre souhaite pousser vers la lumière. Et comme tout cela semble évidemment absurde (et ça l'est), on jette le concept avec l'eau du bain.
Le problème, c'est qu'on n'a jamais compris le concept. On a compris une caricature, ce qui n'est pas tout à fait la même chose.
La cause finale ne requiert aucune conscience, aucune délibération, aucun projet mental dans l'agent qui agit. La fourmi n'a pas de business plan. Le gland n'a pas lu de manuel d'arboriculture. Et pourtant, l'un et l'autre sont dirigés vers quelque chose de déterminé. C'est cette directionalité, cette orientation régulière vers un résultat précis, qui constitue la finalité, pas la conscience qu'on en aurait. L'immense majorité des causes finales dans la nature opèrent sans la moindre pensée. Bienvenue dans le réel.
La cause finale n'est pas le « dessein intelligent ».
J'insiste, parce que la confusion est tenace. Le dessein intelligent, quoi qu'on en pense par ailleurs, est une théorie qui porte sur un concepteur extérieur à la chose. La cause finale, au sens philosophique, porte sur la chose elle-même et sur ce vers quoi elle est intrinsèquement ordonnée. C'est une propriété de l'agent et de son action, pas une étiquette collée de l'extérieur par un architecte cosmique. Confondre les deux, c'est confondre « le feu chauffe » avec « quelqu'un a allumé le feu ». Ce sont deux questions parfaitement distinctes. L'une ne présuppose pas l'autre.
La cause finale n'est pas une cause temporellement finale.
Le mot « finale » trompe son monde. On entend « finale » et on pense « à la fin », « au bout », « quand tout est terminé ». Comme si la cause finale d'un gland, c'était le chêne qui pousse après. Non. La cause finale est ce en vue de quoi l'agent agit, et elle est opérante dès le début, dans l'action même. Elle est « finale » au sens de fin, c'est-à-dire de but, pas au sens chronologique. Le but du gland n'attend pas au bout du processus en fumant une cigarette : il structure le processus tout entier, de l'intérieur, dès la première cellule. Si vous préférez : la cause finale est première dans l'ordre de l'intention (c'est elle qui « lance » le processus), bien qu'elle soit dernière dans l'ordre de l'exécution (c'est elle qui est réalisée à la fin). Cette distinction est capitale, et si vous la manquez, tout le reste devient incompréhensible.
La cause finale n'est pas une cause efficiente.
Celle-là, je vais la marteler, parce que c'est la confusion mère, celle qui engendre toutes les autres, et celle qui rend les conversations sur le sujet systématiquement stériles.
La cause efficiente, c'est ce qui produit le changement. C'est le choc, la poussée, la réaction chimique, le moteur, le coup de marteau. C'est le « qu'est-ce qui a fait que ça bouge ? ». La cause finale, c'est ce vers quoi le changement est dirigé. C'est le « pour quoi ? », le « en vue de quoi ? ». Ce sont deux questions radicalement différentes, qui appellent deux réponses radicalement différentes, et qui ne sont pas interchangeables.
Pourquoi j'insiste ? Parce que la modernité philosophique a pris l'habitude de réduire toute causalité à la causalité efficiente. Quand un moderne entend « cause », il pense immédiatement à un billard cosmique : une boule tape sur une autre, qui tape sur une troisième, et ainsi de suite. Dans ce schéma, il n'y a de place que pour le « qui pousse quoi ». Et quand on lui parle de cause finale, il entend encore une cause efficiente, mais mystérieuse, cachée, un peu magique, une sorte de force invisible qui tirerait les choses vers l'avant au lieu de les pousser par derrière. Comme si la cause finale était une main fantôme qui attrape le gland et le traîne vers sa forme de chêne.
Ce n'est pas du tout ça. La cause finale n'est pas un agent. Elle ne pousse rien, ne tire rien, n'exerce aucune force. Elle n'est pas dans le même registre. La cause efficiente répond à « par quoi le changement est-il produit ? » ; la cause finale répond à « vers quoi le changement est-il ordonné ? ». Confondre les deux, c'est comme confondre le moteur d'une voiture et sa destination. Le moteur fait avancer la voiture (cause efficiente). Lyon est l'endroit vers lequel je roule (cause finale). Lyon ne pousse pas ma voiture. Lyon ne fait rien du tout. Lyon oriente mon trajet. Ce n'est pas la même chose, et tant qu'on n'a pas saisi cette distinction, on tourne en rond, sans cause finale apparente, d'ailleurs.
La cause finale n'est pas une hypothèse scientifique.
Elle ne fait pas partie du même registre que « la gravité est proportionnelle à l'inverse du carré de la distance ». La cause finale appartient à la philosophie de la nature, c'est-à-dire à l'analyse des principes du changement, pas à la description mathématique de ses régularités. La science moderne, depuis sa fondation, a choisi (avec un succès remarquable, qu'on ne me fasse pas dire ce que je n'ai pas dit) de se limiter aux causes matérielles et efficientes, c'est-à-dire au « de quoi c'est fait » et au « qu'est-ce qui pousse ». Très bien. Mais limiter sa méthode à deux types de causes ne prouve pas que les deux autres n'existent pas. Si je décide de ne mesurer que la température dans ma cuisine, je ne prouve pas que la pression atmosphérique est un mythe. Je prouve que mon thermomètre ne mesure que la température. Ce qui n'étonnera personne.
Ce que la cause finale est
Bon. Les gravats sont déblayés. Construisons.
Aristote distingue quatre causes1, c'est-à-dire quatre manières de répondre à la question « pourquoi ? » à propos d'une chose qui change. Prenons un exemple bête, volontairement, pour que personne ne se perde : une tasse de chocolat chaud.
Pourquoi cette tasse de chocolat chaud existe-t-elle ? On peut répondre de quatre façons :
La cause matérielle : de quoi est-elle faite ? De céramique, d'eau chaude, de grains torréfiés, etc. C'est la matière, le substrat.
La cause formelle : qu'est-ce qui fait que c'est ça et pas autre chose ? La forme, la structure, l'organisation qui fait qu'un amas de céramique et de liquide brun est une tasse de chocolat chaud et non un tas de débris mouillés. C'est ce qui rend la chose intelligible, ce par quoi on la reconnaît.
La cause efficiente : qui ou quoi l'a produite ? Le potier pour la tasse, moi-même (ou ma casserole, soyons honnêtes) pour le chocolat. C'est l'agent du changement, ce qui fait passer la chose de la puissance à l'acte2.
Et enfin, la cause finale : en vue de quoi ? Pourquoi fabrique-t-on une tasse de cette forme ? Pourquoi fait-on chauffer du lait avec du cacao ? Pour boire, pour se réchauffer, pour survivre à un lundi matin. La cause finale, c'est le ce en vue de quoi une chose agit ou est faite. C'est ce vers quoi le processus tout entier est ordonné.
Remarquez quelque chose d'important : les quatre causes ne sont pas en concurrence. Elles ne se substituent pas les unes aux autres. On ne choisit pas entre la cause efficiente et la cause finale comme on choisirait entre deux plats au restaurant. Elles sont complémentaires, chacune éclairant un aspect différent du même phénomène. Dire « la cause efficiente du chocolat chaud, c'est la casserole » n'élimine en rien la question « et en vue de quoi la casserole fait-elle cela ? ». Ce sont deux étages différents de la même explication.
« Mais ça, c'est pour les artefacts humains. Dans la nature, il n'y a pas de cause finale. »
Ah. On y arrive. La grande objection.
Réfléchissons-y sérieusement, si vous le voulez bien, au lieu de l'avaler comme une évidence. L'objection revient à dire : d'accord, l'artisan fabrique la tasse en vue de boire du chocolat, c'est trivial. Mais dans la nature, personne n'a fabriqué personne en vue de quoi que ce soit. Le cœur pompe le sang, certes, mais pas « en vue de » le pomper. Il se trouve simplement que les contractions musculaires cardiaques produisent, par les lois physiques, un flux sanguin. Point. Pas de finalité, juste de la mécanique.
Le problème, c'est que cette position est extraordinairement difficile à tenir de manière cohérente. Regardez bien.
Quand vous dites « le cœur pompe le sang », vous dites déjà plus que de la pure mécanique. Vous identifiez une fonction. Vous dites que le cœur sert à pomper le sang, que c'est ce qu'il fait, que c'est pour ça qu'il est là. Et cette identification fonctionnelle est absolument omniprésente en biologie. L'œil sert à voir. Le rein sert à filtrer. L'hémoglobine sert à transporter l'oxygène. Essayez de faire de la biologie sans jamais employer un seul mot qui implique une fonction, une direction, un « pour » : vous verrez que c'est rigoureusement impossible. Votre cours de biologie deviendrait un inventaire de mouvements aveugles de particules, sans organisation, sans sens, sans intelligibilité. Plus personne ne comprendrait rien, y compris le biologiste.
Certains diront : « Oui, mais c'est juste une façon de parler. On dit que le cœur sert à pomper le sang par commodité, mais en réalité, il n'y a là qu'un processus causal aveugle, et le langage finaliste est un raccourci utile. »
Bon. Concédons-le pour l'exercice. Mais le problème ne disparaît pas : il se déplace. Car pourquoi ce « raccourci » est-il toujours utile ? Pourquoi fonctionne-t-il si bien ? Pourquoi, dans un univers supposément dépourvu de toute finalité, les choses se comportent-elles exactement comme si elles étaient finalisées ? Pourquoi le gland produit-il toujours un chêne et jamais un canard ? Pourquoi l'acide chlorhydrique réagit-il toujours avec le zinc de la même manière ? Pourquoi chaque cause efficiente produit-elle régulièrement le même type d'effet ?
Cette régularité, cette directionalité constante vers un résultat déterminé, c'est précisément ce qu'on entend par cause finale. Pas un petit fantôme conscient qui tirerait les ficelles, mais le fait brut, observable, indéniable, que les agents naturels sont ordonnés vers des effets spécifiques. Que chaque chose agit en fonction de ce qu'elle est, et produit des effets déterminés et non pas n'importe quoi. Nier cela, ce n'est pas faire de la science : c'est nier que la science soit possible, puisque la science elle-même repose sur la régularité des causes naturelles3.
« D'accord, mais c'est juste un argument déguisé pour prouver l'existence de Dieu, non ? »
Non.
Je vois venir l'objection (elle arrive à chaque fois, avec la régularité, justement, d'une cause finale bien ordonnée) : « Tout ça, c'est un cheval de Troie. Tu fais entrer la finalité, et hop, Dieu débarque par la porte de derrière. »
Eh bien, non. Admettre qu'il existe des causes finales dans la nature, ce n'est pas conclure à l'existence d'un être suprême. Ce n'est même pas s'en approcher. C'est constater un fait de philosophie naturelle : les agents agissent vers des fins déterminées. Point. Un athée cohérent peut parfaitement admettre la finalité naturelle sans perdre un gramme de son athéisme. D'ailleurs, Aristote lui-même n'a jamais tiré de la cause finale, en tant que telle, une preuve de l'existence d'un créateur au sens où nous l'entendons.
Si certains arguments mènent de la finalité naturelle vers des conclusions plus... vertigineuses, c'est par l'ajout d'autres prémisses, d'autres distinctions, d'autres raisonnements qui ne sont pas contenus dans la simple reconnaissance de la cause finale. Il y a des étapes intermédiaires, et chacune demande sa propre justification. On ne saute pas du gland qui devient chêne à la Cause Première en un seul bond : il faut gravir chaque marche, et chaque marche peut être contestée pour elle-même. C'est le propre d'un argument honnête que d'admettre cela.
Je ne vends rien ici. Je débroussaille un concept que l'on massacre depuis quatre siècles, et que l'on confond allègrement avec dix choses qu'il n'est pas. Que le lecteur en tire les conclusions qu'il veut : c'est son problème, pas le mien. Mon travail s'arrête à montrer que la cause finale est un fait philosophique, pas un article de foi.
Le fond de l'affaire
Résumons. La cause finale, c'est la directionalité intrinsèque de l'agent vers son effet propre. C'est le fait que le feu chauffe (et ne refroidit pas), que le gland devient un chêne (et pas un pélican), que l'acide attaque le métal (et ne lui chante pas la sérénade). C'est le ce vers quoi qui structure toute causalité efficiente et sans lequel la notion même de « loi de la nature » n'a plus aucun sens.
Sans cause finale, il n'y a pas de raison pour qu'une cause produise cet effet plutôt que n'importe quel autre. Et s'il n'y a pas de raison pour qu'une cause produise cet effet, alors il n'y a pas de régularité. Et s'il n'y a pas de régularité, il n'y a pas de science. On peut trouver ça ennuyeux, scolastique, poussiéreux, dépassé. Mais je vous mets au défi de construire la moindre explication causale cohérente sans présupposer, ne serait-ce qu'implicitement, que les choses sont dirigées vers des fins déterminées.
En attendant que quelqu'un relève ce défi (je ne suis pas pressé), je finis mon chocolat chaud.
Il est, je constate, toujours chaud. Par pure mécanique aveugle, évidemment.
Notes
Aristote, Physique, II, 3 et Métaphysique, Δ, 2. Les quatre causes sont un des piliers de la philosophie de la nature, et l'une des contributions les plus durables du Stagirite. Qu'on ne me dise pas que c'est « dépassé » : c'est comme dire que les fondations d'un immeuble sont dépassées parce qu'elles sont en bas.
Pour les non-initiés : la distinction acte/puissance est un des outils les plus puissants de la métaphysique aristotélicienne. Le gland est un chêne en puissance ; le chêne est un chêne en acte. Le passage de l'un à l'autre, c'est le changement. Je vous épargne le cours complet, mais sachez que ça vaut le détour.
On entend souvent que la science a « chassé » les causes finales. En réalité, la science présuppose la finalité naturelle chaque fois qu'elle formule une loi. Dire « l'eau bout à 100°C au niveau de la mer » revient à dire que l'eau, en tant qu'eau, est ordonnée vers ce comportement dans ces conditions. Enlevez cette ordination : il n'y a plus de loi, il n'y a plus que du hasard. Et avec du pur hasard, bonne chance pour faire de la physique.