La charge de la preuve n'existe pas, ou comment esquiver un débat en ayant l'air intelligent

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Deux hommes à une table, chacun pointant l'autre du doigt. Entre eux, un livre ouvert que personne ne regarde. Toute la « charge de la preuve » en une image. Deux hommes à une table, chacun pointant l'autre du doigt. Entre eux, un livre ouvert que personne ne regarde. Toute la « charge de la preuve » en une image.

« La charge de la preuve est sur vous ! »

Voilà. Le débat est terminé. Mon interlocuteur vient de prononcer la formule magique. Il peut maintenant croiser les bras, s'adosser à sa chaise, et attendre que je fasse tout le travail pendant qu'il sirote son café avec l'air satisfait de celui qui croit avoir dit quelque chose de profond.

Je vais être direct : la « charge de la preuve », telle qu'elle est invoquée dans 99% des discussions sur l'existence de Dieu, la morale, la métaphysique, ou tout sujet qui dépasse le prix des tomates, n'existe pas. C'est un concept juridique sorti de son contexte, transformé en arme rhétorique, et utilisé systématiquement pour une seule chose : se dispenser de penser.

Un concept juridique égaré

Commençons par rendre à César ce qui appartient à César. La charge de la preuve existe, et elle est parfaitement légitime, dans un contexte bien précis : le droit.

Au tribunal, l'accusation doit prouver la culpabilité de l'accusé. L'accusé n'a pas à prouver son innocence. C'est la présomption d'innocence, et c'est un pilier de la civilisation occidentale. La raison est simple et pragmatique : il est pratiquement impossible de prouver un négatif factuel (« je n'ai pas volé cette voiture »), et la conséquence d'une condamnation injuste est si grave qu'on préfère, structurellement, laisser passer des coupables plutôt que de condamner des innocents.

Tout cela est sensé. Tout cela fonctionne. Au tribunal.

Le problème, c'est que la philosophie n'est pas un tribunal. La métaphysique n'est pas un procès. L'existence de Dieu n'est pas un acte d'accusation. Et celui qui dit « Dieu existe » n'est pas un procureur qui doit convaincre un jury au-delà du doute raisonnable pendant que l'athée, drapé dans sa présomption d'innocence intellectuelle, n'a rien à faire qu'à attendre.

Et pourtant. C'est exactement comme ça que le débat est cadré, systématiquement, par ceux qui brandissent la « charge de la preuve ». « Vous affirmez que Dieu existe ? Prouvez-le. Moi, je n'affirme rien. Je ne crois simplement pas. La charge de la preuve est sur vous. » Et ils s'installent confortablement dans leur fauteuil, comme un juge qui attend qu'on lui présente le dossier.

L'imposture du « je n'affirme rien »

Décortiquons la chose. L'athée (ou l'agnostique, ou le sceptique, peu importe l'étiquette) prétend ne rien affirmer. Il dit : « Je ne crois pas en Dieu. C'est une absence de croyance, pas une croyance. C'est une non-position. Le degré zéro. La case vide. Je n'ai donc rien à prouver. »

C'est faux, et c'est faux pour une raison très simple : dès que vous entrez dans une discussion philosophique, vous avez une position. Même le refus de position est une position. Même le « je ne sais pas » est une affirmation (« je sais que je ne sais pas », ce qui est une affirmation sur l'état de votre connaissance et, implicitement, sur la difficulté ou l'indécidabilité de la question). Et toute position engage des prémisses qui doivent être justifiées.

L'athée qui dit « il n'y a pas de raison de croire en Dieu » affirme quelque chose d'énorme. Il affirme avoir examiné les raisons disponibles et les avoir trouvées insuffisantes. A-t-il lu les Cinq Voies ? Comprend-il l'argument de la contingence ? Peut-il expliquer pourquoi l'argument téléologique classique (pas le fine-tuning, l'argument aristotélicien) échoue ? Dans la vaste majorité des cas, la réponse est non, non, et non. Il n'a pas examiné les raisons. Il a décidé a priori qu'elles n'existaient pas, ce qui est exactement le contraire de la neutralité qu'il revendique.

Et l'agnostique qui dit « la question est indécidable » affirme quelque chose d'encore plus énorme : il affirme que les arguments pour et contre sont d'une force exactement égale, ou que la question est par nature inaccessible à la raison. C'est une thèse métaphysique massive, et elle demande à être prouvée, tout autant que le théisme ou l'athéisme.

La « non-position » n'existe pas. Elle n'a jamais existé. Elle ne peut pas exister, parce que la question de l'existence de Dieu est une question à laquelle tout le monde répond, ne serait-ce qu'en vivant. Votre vie est organisée comme si Dieu existait, ou elle ne l'est pas. Il n'y a pas de troisième option. L'agnostique vit comme un athée et prie comme un théiste, c'est-à-dire qu'il ne fait ni l'un ni l'autre et qu'il appelle ça de la prudence.

Comment fonctionne une vraie discussion

Oublions la charge de la preuve un instant. Demandons-nous : comment fonctionne une discussion philosophique sérieuse ? Pas un débat de plateaux télé. Pas un échange de slogans sur Reddit. Une vraie discussion, entre deux personnes qui cherchent la vérité.

Voici comment : on commence par se mettre d'accord sur les prémisses.

C'est la méthode de toute la philosophie classique, d'Aristote à Thomas d'Aquin en passant par Platon. Avant de discuter de quoi que ce soit, on établit un terrain commun. Qu'acceptons-nous tous les deux ? Quels principes partageons-nous ? Le principe de non-contradiction ? Le principe de causalité ? L'existence du monde extérieur ? La fiabilité de la raison ? Bien. Partons de là et voyons où le raisonnement nous mène.

C'est exactement ce que fait Thomas dans la Somme contre les Gentils. Il distingue explicitement entre les discussions avec ceux qui partagent les prémisses de la foi (où l'on peut invoquer la Révélation) et les discussions avec ceux qui ne les partagent pas (où l'on ne peut partir que de la raison naturelle et des prémisses que l'adversaire accepte). C'est d'une rigueur méthodologique que les brandisseurs de « charge de la preuve » n'atteindront jamais, parce qu'ils n'ont même pas conscience qu'il y a une méthode.

Dans cette structure, la « charge de la preuve » n'a aucun sens. Les deux interlocuteurs ont la même obligation : justifier leurs affirmations à partir des prémisses communes. Si je dis « tout être contingent requiert une cause » et que vous acceptez cette prémisse, nous pouvons avancer. Si vous la niez, c'est à vous de me dire pourquoi, parce que c'est votre négation qui est en jeu. La charge n'est pas sur l'un ou sur l'autre. Elle est partagée. Elle repose sur quiconque avance une proposition.

L'asymétrie imaginaire

Mais alors, pourquoi cette idée tenace que la charge de la preuve repose sur le théiste et pas sur l'athée ? Parce qu'il y a un présupposé caché, et il est vicieux : l'idée que l'athéisme est la position par défaut.

J'ai déjà éventré ce présupposé dans mon billet sur ECREE1, mais il mérite d'être récidivé. L'athéisme n'est pas une position par défaut. Le matérialisme n'est pas le « degré zéro » de la métaphysique. L'absence de croyance en Dieu n'est pas l'état « naturel » de l'esprit humain (l'histoire entière de l'humanité prouve le contraire). Et la charge de la preuve ne repose pas exclusivement sur celui qui « affirme » par opposition à celui qui « nie », parce que la négation est elle-même une affirmation.

« Dieu n'existe pas » est une affirmation. « Il n'y a pas de raison de croire en Dieu » est une affirmation. « La question est indécidable » est une affirmation. « L'athéisme est la position par défaut » est une affirmation. Et toutes ces affirmations doivent être justifiées avec la même rigueur que « Dieu existe ». C'est la symétrie fondamentale de toute discussion honnête, et c'est précisément cette symétrie que le slogan de la « charge de la preuve » cherche à détruire.

Pourquoi la détruire ? Parce que la symétrie est inconfortable. Si l'athée doit aussi justifier sa position, il ne peut plus rester dans son fauteuil. Il doit travailler. Il doit lire. Il doit penser. Et le slogan de la charge de la preuve est précisément conçu pour éviter tout cela : il transforme le refus de penser en principe épistémologique.

Et dans l'autre sens, c'est pareil

Que les choses soient limpides : ce que je viens de dire s'applique exactement de la même manière aux théistes.

Le théiste qui dit « vous ne pouvez pas prouver que Dieu n'existe pas, donc la charge de la preuve est sur vous » est tout aussi paresseux, tout aussi malhonnête, et tout aussi insupportable que l'athée qui fait la même chose en sens inverse. C'est le même tour de passe-passe, exécuté avec un crucifix au lieu d'un microscope.

J'en connais, des théistes qui brandissent la charge de la preuve comme un bouclier. « Prouvez-moi que Dieu n'existe pas ! » Avec le même air satisfait. La même paresse. Le même refus de faire le travail. Comme si la foi catholique n'avait pas deux mille ans de tradition intellectuelle précisément conçue pour donner des raisons. Comme si Thomas d'Aquin n'avait pas écrit des milliers de pages pour démontrer ce qu'il croyait. Comme si le Concile Vatican I n'avait pas solennellement défini que l'existence de Dieu est accessible à la raison naturelle.

Le théiste qui refuse de justifier sa position est, du point de vue de la tradition catholique, pire que l'athée qui refuse de justifier la sienne. Parce que l'athée, au moins, ne prétend pas appartenir à une tradition qui exige la rigueur intellectuelle. Le théiste paresseux, lui, trahit les siens. Il trahit Augustin, qui a écrit la Cité de Dieu pour répondre aux objections des païens. Il trahit Thomas, qui commençait toujours par les arguments contre sa propre position. Il trahit Newman, qui a passé sa vie à démontrer que la foi et la raison sont alliées. Et il fait du catholicisme exactement ce que ses adversaires l'accusent d'être : un sentimentalisme irrationnel pour gens qui ne veulent pas réfléchir.

Si vous êtes théiste et que votre meilleur argument est « prouvez-moi le contraire », vous n'avez pas un problème d'apologétique. Vous avez un problème de paresse. Ouvrez la Somme. Lisez Feser. Travaillez vos Cinq Voies. Et la prochaine fois qu'un athée vous pose une question, répondez-lui avec un argument, pas avec un renvoi de balle.

La charge de la preuve n'est sur personne parce qu'elle est sur tout le monde. C'est ça, la symétrie. Et elle ne fait pas de cadeau.

Le rasoir d'Hitchens et autres outils de paresse

On entend souvent, dans la foulée, le « rasoir d'Hitchens » : « Ce qui est affirmé sans preuve peut être rejeté sans preuve. » C'est élégant. C'est percutant. Et c'est d'une stupidité philosophique remarquable.

Premièrement, parce que rien n'est « affirmé sans preuve ». Comme je l'ai montré dans mon vieux billet sur la notion de preuve2, le simple fait qu'une position soit défendue par quelqu'un est, au sens bayésien, une forme de preuve (il est plus probable qu'une proposition soit vraie si quelqu'un la défend que si personne ne la défend). Cela ne signifie pas que toute position défendue est vraie, évidemment. Cela signifie que « sans preuve » est un fantasme : il y a toujours quelque chose. La question n'est jamais « y a-t-il une preuve ? » mais « la preuve est-elle suffisante ? ». Et cette question, le rasoir d'Hitchens ne la pose même pas.

Deuxièmement, parce que le rasoir d'Hitchens se réfute instantanément. « Ce qui est affirmé sans preuve peut être rejeté sans preuve » est lui-même affirmé sans preuve. C'est un principe philosophique que Hitchens n'a jamais démontré, parce qu'il ne peut pas être démontré : c'est un présupposé, un axiome, un acte de foi épistémologique. Par ses propres critères, il doit être rejeté. L'aïkido argumentatif, encore et toujours3.

Et troisièmement, parce qu'appliqué sérieusement, le rasoir d'Hitchens détruit la totalité de la connaissance humaine. Aucun axiome des mathématiques n'est « prouvé » (c'est le sens du mot « axiome »). Aucun premier principe de la logique n'est « prouvé » (le principe de non-contradiction n'est pas démontrable, il est présupposé par toute démonstration). Le rasoir d'Hitchens, appliqué rigoureusement, nous oblige à rejeter la logique, les mathématiques, et la raison elle-même. Ce qui, convenez-en, est un résultat un peu gênant pour un outil censé défendre la rationalité.

La vraie question

Arrêtons de parler de charge de la preuve. C'est un écran de fumée. Posons plutôt la seule question qui vaille :

Êtes-vous prêt à suivre l'argument là où il mène ?

C'est la question de Socrate. C'est la question de Thomas d'Aquin. C'est la seule question qui distingue une vraie discussion d'un match de rhétorique. Et elle s'adresse aux deux parties, symétriquement, sans exception.

Si vous êtes théiste, êtes-vous prêt à examiner sérieusement les objections les plus fortes contre votre position ? Êtes-vous prêt à comprendre, vraiment comprendre, pourquoi quelqu'un d'intelligent peut ne pas croire en Dieu ? Êtes-vous prêt à abandonner votre position si l'argument l'exige ? (Thomas était prêt. Il commençait toujours par les objections. Vous n'êtes pas meilleur que Thomas.)

Si vous êtes athée, êtes-vous prêt à examiner sérieusement les arguments classiques pour l'existence de Dieu, non pas les caricatures de Reddit, mais les vrais, ceux d'Aristote, de Thomas, de Leibniz ? Êtes-vous prêt à comprendre, vraiment comprendre, pourquoi quelqu'un d'intelligent peut croire en Dieu ? Êtes-vous prêt à abandonner votre position si l'argument l'exige ?

Si la réponse est oui des deux côtés, la charge de la preuve n'a aucune importance, parce que les deux parties font le travail. Et si la réponse est non d'un côté, ce côté n'a rien à faire dans la discussion, qu'il soit théiste ou athée.

Ce qui reste quand on enlève le slogan

Quand on enlève le slogan de la charge de la preuve, que reste-t-il ? Il reste le vrai travail philosophique. Et il est simple à décrire, même s'il est difficile à faire :

  1. Établir les prémisses communes. Qu'acceptons-nous tous les deux ? La fiabilité de la raison ? Le principe de non-contradiction ? Le principe de causalité ? L'existence d'un monde extérieur ? Commençons là.

  2. Raisonner à partir de ces prémisses. Pas invoquer des autorités. Pas brandir des slogans. Raisonner. Pas à pas. Proposition par proposition. Avec la patience de celui qui cherche la vérité et pas la victoire.

  3. Accepter le résultat. Si le raisonnement mène quelque part, on y va. Même si c'est inconfortable. Même si ça remet en question tout ce qu'on croyait. Le prix de la vérité, c'est parfois la destruction de ses certitudes. C'est un prix que les grands esprits ont toujours été prêts à payer.

C'est la méthode d'Aristote. C'est la méthode de Thomas. C'est la méthode de toute philosophie qui mérite le nom. Et remarquez qu'à aucun moment, dans cette méthode, le mot « charge de la preuve » n'apparaît. Parce qu'il n'a rien à y faire.

Le mot de la fin

La prochaine fois que quelqu'un vous dit « la charge de la preuve est sur vous », répondez-lui ceci :

« Non. La charge de la pensée est sur nous deux. Asseyons-nous, mettons-nous d'accord sur nos prémisses, et raisonnons. Si tu ne veux pas raisonner, ne me parle pas de charge de la preuve. Parle-moi de ta paresse, et on gagnera du temps. »

Une discussion en bonne foi commence lorsque deux interlocuteurs s'accordent sur les prémisses de base et les prérequis. Tout le reste, c'est du bruit. Et la « charge de la preuve », invoquée comme un bouclier par celui qui refuse de travailler, est le plus bruyant de tous les bruits.

Quand vous dites « la charge de la preuve est sur vous, pas sur moi », ce que vous dites vraiment, c'est : « je refuse de faire la moitié du travail, mais je veux quand même avoir une opinion sur le résultat. » Dans n'importe quel autre domaine, on appelle ça de la malhonnêteté. En philosophie de comptoir, on appelle ça de l'épistémologie.

La fermer serait plus honnête. Et infiniment plus productif.

1

Voir mon billet « "Extraordinary claims require extraordinary evidence", ou l'art de ne rien dire avec autorité ».

2

Voir mon billet « Pourquoi dire que l'on croit "sans preuve" est une absurdité, ou il y a toujours des preuves ».

3

Voir mon billet « Un antidote efficace contre les arguments spécieux, ou l'art de l'aïkido argumentatif ».