Pourquoi être catholique aujourd'hui est une nécessité radicale
ou pourquoi la gauche et la droite sont deux mensonges symétriques
Je vais poser les choses simplement, quitte à être désagréable : le monde moderne se croit coincé entre deux options politiques, morales et économiques, et il n'a pas vu que ces deux options sont fausses. Non pas imparfaites, non pas insuffisantes, mais fausses jusque dans leurs présupposés. La gauche et la droite ne sont pas deux chemins divergents vers le bien commun ; elles sont deux impasses construites sur une même erreur de fond, deux manières différentes de refuser de regarder la réalité de l'homme en face.
Ce qui est proposé aujourd'hui comme un « choix » n'en est pas un. C'est une alternative truquée, une dialectique de pacotille, un théâtre d'ombres où l'on fait semblant de s'opposer pour éviter de poser la seule question qui compte : qu'est-ce que l'homme, et à quoi est-il ordonné ?
I. La gauche : le conflit comme ontologie, la victime comme idole
La gauche moderne prétend partir du réel. Elle dit regarder la souffrance, les injustices, les dominations. Mais elle ne voit jamais des personnes ; elle ne voit que des structures. Elle parle de l'homme comme d'un produit social, d'un point d'intersection entre des rapports de force, d'un nœud de déterminismes économiques, culturels ou identitaires. L'homme concret disparaît derrière une abstraction compatissante.
Ce n'est pas un hasard. Le marxisme et ses héritiers reposent sur une métaphysique profondément viciée : le réel serait fondamentalement conflictuel, structuré par la contradiction, mû par une lutte interne sans finalité transcendante. On a gardé la dialectique hégélienne, mais on a supprimé l'Esprit ; il ne reste plus qu'un moteur qui tourne à vide, une histoire sans telos, où le mal n'est jamais imputable à quelqu'un, mais toujours à quelque chose.
Dans ce cadre, la responsabilité personnelle devient presque indécente. Parler de faute, de péché, de conversion est perçu comme une violence symbolique. On ne demande plus à l'homme de se redresser, mais de s'expliquer. Et à force d'expliquer le mal, on finit par le rendre structurel, donc éternel. La gauche moderne ne libère pas l'homme : elle l'excuse jusqu'à l'annuler.
II. La droite : l'individu-roi et la marchandisation du réel
La droite moderne, elle, se veut réaliste. Elle parle de responsabilité, d'ordre, de liberté. Mais cette liberté est une coquille vide : elle n'est ordonnée à rien. Elle n'est pas la capacité de choisir le bien, mais le droit de choisir tout court. Et comme aucun bien objectif ne vient structurer ce choix, c'est le désir ou le marché qui s'en charge.
Le libéralisme capitaliste repose sur une autre fiction métaphysique : l'individu serait souverain, auto-fondateur, capable de produire par lui-même ses valeurs, ses fins, son sens. Le bien devient subjectif, négociable, révisable. Le progrès est supposé émerger mécaniquement de l'agrégation des intérêts privés. C'est une théologie implicite, avec ses dogmes et ses promesses de salut par la croissance.
En réalité, la droite ne croit pas plus que la gauche à la finalité de l'homme. Elle sait que l'homme est faible, mais au lieu de l'élever, elle organise cette faiblesse. Elle ne combat pas les passions désordonnées : elle les transforme en moteurs économiques. Elle ne défend pas la civilisation ; elle gère son épuisement en espérant que le marché retardera l'effondrement.
III. Deux camps, une même négation
Ce qui frappe, quand on gratte un peu, c'est que la gauche et la droite modernes partagent l'essentiel. Elles se détestent en surface, mais reposent sur la même négation fondamentale : il n'existe pas de nature humaine ordonnée à une fin objective. Dès lors, le bien commun devient soit un slogan creux, soit une menace.
La gauche sacrifie l'individu à l'histoire. La droite sacrifie l'histoire à l'individu. Mais toutes deux ont sacrifié la vérité.
Elles administrent différemment le même vide métaphysique, et s'étonnent ensuite que tout se délite : la famille, le travail, la transmission, la politique elle-même. Elles se disputent la gestion d'un monde qu'elles ont déjà rendu inhabitable.
IV. Le distributivisme : la doctrine sociale de l'Église prise au sérieux
Il faut être clair, parce que l'enfumage est constant : le distributivisme n'est ni une nostalgie médiévale, ni une troisième voie bricolée pour esthètes anti-système. Il est simplement ce qui arrive quand on prend au sérieux la doctrine sociale de l'Église, au lieu de la citer du bout des lèvres avant de retourner soutenir des systèmes qui la contredisent point par point.
Dès Rerum Novarum, Léon XIII pose les fondations. Il y affirme simultanément deux choses que le monde moderne refuse de penser ensemble : le droit naturel à la propriété privée, et sa subordination au bien commun. La propriété n'est ni un absolu sacré, ni un mal à abolir. Elle est un prolongement de la personne, un moyen concret pour l'homme de subvenir aux siens, de s'enraciner, de se responsabiliser. La nier, comme le fait le socialisme, c'est mutiler l'homme. La sacraliser, comme le fait le libéralisme, c'est en faire une idole.
Quadragesimo Anno va plus loin encore. Pie XI y dénonce explicitement la concentration des richesses et du pouvoir économique entre quelques mains, parlant sans détour d'une dictature économique. Il rappelle le principe de subsidiarité : ce qui peut être fait à un niveau inférieur ne doit pas être confisqué par un niveau supérieur. Ce principe n'est pas un gadget administratif ; c'est une exigence anthropologique. Il protège la personne contre l'État, mais aussi contre le marché total.
Le distributivisme découle directement de là. Il affirme que la propriété productive doit être largement distribuée, parce que l'homme n'est pleinement responsable que de ce qui lui appartient réellement. Une société de salariés intégralement dépendants, même bien payés, est une société fragile, infantilisée, structurellement vulnérable au chantage économique. À l'inverse, une société où les familles possèdent, où le travail a un visage, où l'économie est enracinée localement, est une société plus résistante, plus humaine, plus exigeante aussi.
C'est précisément pour cela que le distributivisme est haï de tous les camps modernes. Il suppose des vertus : prudence, tempérance, justice, responsabilité. Il ne promet ni le salut par la révolution, ni le bonheur par la croissance. Il rappelle que l'économie n'est pas une fin, mais un moyen, et que ce moyen doit être ordonné à la vie bonne.
V. Distributivisme, socialisme, capitalisme : trois anthropologies
Il faut insister lourdement sur ce point, parce que la confusion est entretenue volontairement : le distributivisme n'est pas un compromis mou entre le socialisme et le capitalisme. Ce n'est pas un juste milieu arithmétique, une moyenne tiède entre deux excès. C'est une autre vision de l'homme, et donc une autre manière d'ordonner l'économie.
Le socialisme part d'une intuition qui n'est pas entièrement fausse, l'injustice existe, la concentration du pouvoir est un mal, mais il la pousse jusqu'à la négation de la personne. En supprimant ou en neutralisant la propriété privée des moyens de production, il transforme l'homme en rouage. L'individu devient fonction du collectif, et la responsabilité personnelle se dissout dans la structure. Ce n'est pas un hasard si le socialisme produit toujours des bureaucraties écrasantes : il a besoin d'un appareil central pour gérer ce que plus personne ne possède réellement.
Le capitalisme libéral commet l'erreur inverse. Il affirme la propriété privée, mais la détache de toute finalité morale et de tout enracinement personnel. La propriété cesse d'être un prolongement de la personne pour devenir un pur actif abstrait. Dans ce cadre, posséder n'est plus ordonné à faire vivre une famille, un métier ou une communauté, mais à maximiser un rendement. Le résultat est connu : concentration massive des richesses, prolétarisation déguisée, dépendance structurelle de la majorité envers quelques centres économiques hors-sol.
Le distributivisme refuse ces deux mutilations. Il affirme que posséder est bon, mais seulement si cette possession est largement répandue, concrète, incarnée, ordonnée au bien commun. Là où le socialisme retire à l'homme la possibilité de posséder, et où le capitalisme retire à la possession toute limite morale, le distributivisme réunit propriété et responsabilité.
La différence est simple. Le socialisme ne fait pas confiance à l'homme : il le place sous tutelle. Le capitalisme ne se soucie pas de l'homme : il exploite ses désirs. Le distributivisme fait un pari que le monde moderne juge insensé : il fait confiance à l'homme à condition qu'il soit formé, vertueux, responsable.
VI. Le bien commun et la ligne de fracture
Le bien commun n'est ni la somme des intérêts privés, ni l'écrasement de l'individu. Il est ce qui permet à chaque personne d'atteindre sa fin propre. Et cette fin n'est pas négociable. Elle est inscrite dans la nature humaine elle-même. Sans cette hiérarchie des biens, toute politique devient une simple technique de gestion du chaos.
Parler du bien commun aujourd'hui provoque un rejet presque instinctif, parce que cela suppose une vérité sur l'homme, une norme, une mesure qui ne dépend pas du vote ou du marché. Cela humilie la gauche, pour qui tout est rapport de force. Cela humilie la droite, pour qui tout est choix individuel. Tant mieux.
Le Christ n'est pas venu bénir les équilibres précaires du monde moderne. Il est venu les juger. Il est venu séparer, trancher, révéler. Être catholique aujourd'hui, ce n'est pas chercher une place confortable dans le paysage politique existant. C'est refuser les catégories imposées, refuser les faux dilemmes, refuser les idoles modernes.
Conclusion biblique
Il faut terminer sans détour, parce que l'Écriture, elle, ne contourne jamais le réel. Le Christ ne propose pas une option spirituelle compatible avec l'ordre du monde existant. Il annonce un jugement.
Nul ne peut servir deux maîtres. On ne peut pas servir à la fois Dieu et les idoles modernes, qu'elles s'appellent Histoire, Marché, Progrès ou Liberté abstraite. Il ne s'agit pas d'un conflit culturel, encore moins d'un désaccord technique. Il s'agit d'une incompatibilité ontologique entre le réel tel qu'il est et les fictions que la modernité politique se raconte pour ne pas avoir à se convertir.
Soyons précis. Ce n'est pas que le catholicisme serait incompatible avec la modernité politique, comme si les deux étaient sur un pied d'égalité et qu'il fallait choisir. C'est que le catholicisme est tellement radical, tellement en avance sur la vérité de l'homme, que la modernité politique apparaît pour ce qu'elle est réellement : une construction adolescente, attardée, incapable de penser la fin dernière de l'homme, incapable de penser le bien autrement que comme un compromis instable.
La modernité politique croit avoir dépassé la religion. En réalité, elle n'a jamais dépassé l'idolâtrie. Elle a simplement remplacé Dieu par des abstractions, et la loi morale par des procédures. Elle se croit adulte parce qu'elle a rejeté le Père. Elle n'a fait que s'installer durablement dans l'immaturité.
Le catholicisme, lui, ne négocie pas. Il affirme que l'homme est une créature, que sa liberté est ordonnée, que ses biens matériels sont subordonnés à sa fin ultime, et que toute organisation politique qui refuse ces vérités est condamnée à produire de l'injustice, du désordre ou les deux.
Le Christ ne demande pas si cela est compatible avec l'époque. Il demande si l'on veut la vérité.
Le reste, qu'il s'effondre ou qu'il s'agite, n'est que poussière.