« Extraordinary claims require extraordinary evidence », ou l'art de ne rien dire avec autorité
Un homme cherche ses clés sous un réverbère, dans un cercle de lumière. Loin dans l'obscurité, les clés brillent. Toute l'épistémologie du slogan en une image.
Il y a des phrases qui fonctionnent comme des mots de passe. Vous les prononcez, et les portes s'ouvrent : celle de la respectabilité intellectuelle, celle du club des gens qui « pensent par eux-mêmes » (c'est-à-dire qui pensent tous la même chose), celle du camp des rationnels autoproclamés. « Extraordinary claims require extraordinary evidence » est l'une de ces phrases. Elle est au nouvel athéisme ce que « il est interdit d'interdire » était à Mai 68 : un slogan qui sonne bien, qui dispense de réfléchir, et qui s'effondre dès qu'on le regarde de près.
J'ai déjà effleuré la question dans un billet ancien1, sous l'angle de la notion de preuve. Aujourd'hui, j'aimerais aller plus loin et montrer que ce slogan, loin d'être un principe rationnel, est un chef-d'œuvre de vacuité philosophique. Il ne dit rien. Il ne prouve rien. Il ne réfute rien. Il impressionne, ce qui n'est pas du tout la même chose.
D'où vient cette phrase ?
Commençons par les origines, parce que l'histoire est savoureuse.
On l'attribue généralement à Carl Sagan, dans son Cosmos (1980). Sagan l'avait lui-même empruntée à Marcello Truzzi, sociologue et fondateur du Zetetic Scholar, qui la formulait ainsi : « An extraordinary claim requires extraordinary proof. » Truzzi, à son tour, s'inspirait de Pierre-Simon de Laplace : « Le poids de la preuve d'une affirmation extraordinaire doit être proportionné à son étrangeté. »
Et si l'on remonte encore, on tombe sur David Hume : « A wise man proportions his belief to the evidence. »
Remarquons deux choses. Premièrement, la formule a rétréci à chaque étape. Hume parlait de proportionner la croyance à l'évidence, ce qui est un principe de bon sens. Laplace parlait de proportionner le poids de la preuve à l'étrangeté, ce qui est plus précis. Truzzi et Sagan ont simplifié en « extraordinary/extraordinary », ce qui est plus percutant et infiniment plus vague. C'est le destin de toute idée qui passe de la philosophie au slogan : elle perd en rigueur ce qu'elle gagne en applaudissements.
Deuxièmement, et c'est ironique, Truzzi lui-même a fini par regretter la formule. Il a passé la fin de sa carrière à critiquer le scepticisme dogmatique, celui qui utilise ECREE (l'acronyme consacré) non pas comme un outil de prudence, mais comme un bouclier contre toute idée dérangeante. Le père du slogan a désavoué ses enfants. Mais les enfants n'ont pas écouté, parce que le slogan est trop utile pour qu'on le laisse mourir.
Le mot qui fait tout le travail
Toute l'arnaque tient en un mot : extraordinary. « Extraordinaire. »
Qu'est-ce qu'une affirmation extraordinaire ? Le slogan ne le dit pas. Il ne peut pas le dire, parce que la réponse dépend entièrement du cadre de référence de celui qui juge. Et c'est là que le slogan cesse d'être un principe et devient un tour de passe-passe.
Pour un matérialiste convaincu, l'affirmation « Dieu existe » est extraordinaire. Évidemment. Elle contredit son cadre métaphysique. Elle exige donc, selon le slogan, une « preuve extraordinaire », ce qui en pratique signifie : une preuve empirique massive, reproductible, idéalement en double aveugle, avec un groupe contrôle et une publication dans Nature. Comme une telle preuve est par définition impossible pour un être qui n'est pas un phénomène empirique, le matérialiste conclut triomphalement qu'il n'y a « pas de preuve ». CQFD. Circulez.
Mais retournons la chose. Pour un thomiste, l'affirmation « il n'existe rien au-delà de la matière » est extraordinaire. Elle contredit l'expérience universelle de la finalité, l'existence de la raison, l'intelligibilité du réel, et deux mille cinq cents ans de métaphysique. Quelle « preuve extraordinaire » le matérialiste apporte-t-il pour cette affirmation extraordinaire ? Aucune. Il ne peut pas en apporter, parce que le matérialisme n'est pas une conclusion empirique : c'est un présupposé métaphysique, exactement comme le théisme, sauf qu'il a la particularité supplémentaire de se nier lui-même (le matérialisme éliminativiste étant, comme je l'ai montré ailleurs, une position qui se réfute au moment même où elle s'énonce).
Voyez-vous le problème ? Le slogan ne tranche rien. Il se contente de reformuler la position de celui qui l'invoque. C'est un miroir déguisé en argument. Dire « ton affirmation est extraordinaire, donc il me faut une preuve extraordinaire », c'est dire « je ne suis pas d'accord avec toi, donc il va falloir me convaincre très fort ». Ce qui est parfaitement légitime comme attitude personnelle, mais qui n'a strictement aucune valeur comme principe épistémologique.
Le fantôme de Hume
ECREE est, au fond, une reformulation populaire de l'argument de Hume contre les miracles. Et cet argument souffre exactement du même vice : il est circulaire.
Hume soutient que l'expérience uniforme de l'humanité témoigne contre les miracles, et que par conséquent, aucun témoignage n'est suffisant pour en établir un. Mais c'est précisément ce qui est en question. L'expérience est-elle « uniforme » ? Le chrétien dit non : il y a eu des miracles, attestés par des témoins. Hume répond : ces témoignages ne comptent pas, parce que l'expérience est uniforme. Le chrétien demande : comment savez-vous qu'elle est uniforme ? Hume répond : parce que les témoignages de miracles ne comptent pas.
C'est un cercle parfait. On exclut les données qui contredisent la thèse, puis on invoque l'absence de données contradictoires comme preuve de la thèse. C'est méthodologiquement indiscernable de chercher ses clés uniquement sous le réverbère parce que c'est là qu'il y a de la lumière, puis de conclure que les clés n'existent pas parce qu'on ne les a pas trouvées.
ECREE fait exactement la même chose, mais en plus subtil. En qualifiant d'« extraordinaire » une affirmation, on élève a priori le seuil de preuve requis à un niveau que l'affirmation ne peut, par nature, pas atteindre. Puis on conclut qu'elle n'est pas prouvée. Ce n'est pas de l'épistémologie. C'est de la prestidigitation.
La leçon de l'histoire
Si ECREE était un principe valide, l'histoire des sciences serait très différente. Considérons quelques affirmations qui, à leur époque, étaient spectaculairement « extraordinaires » :
« La Terre tourne autour du Soleil. » Au XVIe siècle, cette affirmation contredisait l'expérience directe (on ne sent pas la Terre bouger), le consensus scientifique (géocentrisme ptolémaïque), le sens commun, et l'interprétation dominante des Écritures. C'était, au sens le plus strict, une affirmation extraordinaire. Et quelle était la preuve de Copernic ? Un modèle mathématique plus élégant. Pas de preuve « extraordinaire ». Pas de démonstration empirique directe (elle ne viendra qu'avec Foucault, trois siècles plus tard). Juste un argument de simplicité et d'élégance théorique. Par ECREE, il aurait fallu rejeter l'héliocentrisme jusqu'en 1851.
« Les continents dérivent. » Quand Wegener a proposé la dérive des continents en 1912, le consensus géologique était unanimement contre lui. L'affirmation était extraordinaire. La preuve ? Des formes de côtes qui s'emboîtent et des fossiles similaires sur des continents séparés. Ce n'est pas « extraordinaire ». C'est de l'observation ordinaire, interprétée dans un cadre nouveau. Wegener a été moqué pendant un demi-siècle. ECREE aurait donné raison aux moqueurs.
« Des organismes invisibles causent les maladies. » L'affirmation de Semmelweis, puis de Pasteur, était extraordinaire au regard du consensus médical de l'époque (la théorie des miasmes). La preuve ? Des statistiques hospitalières et des expériences de laboratoire. De la preuve parfaitement ordinaire. Mais « extraordinary claims require extraordinary evidence », n'est-ce pas ? Semmelweis est mort dans un asile.
Le schéma est toujours le même. Une affirmation est « extraordinaire » uniquement par rapport au consensus du moment. Le consensus du moment n'est pas un critère de vérité. Et les preuves qui renversent un consensus ne sont presque jamais « extraordinaires » : ce sont des preuves ordinaires que personne ne voulait regarder.
Ce que le slogan cache vraiment
Soyons francs. ECREE, dans 95% de ses utilisations, ne signifie pas « proportionnez votre croyance à l'évidence ». Il signifie l'un de ces trois choses :
1. « Je suis matérialiste, et je n'ai pas envie de le justifier. » Le matérialisme est traité comme la position par défaut, le « degré zéro » de la métaphysique, si bien que toute affirmation qui le contredit est automatiquement « extraordinaire » et doit porter une charge de preuve asymétrique. Mais le matérialisme n'est pas une position par défaut. C'est une thèse métaphysique, avec des présupposés, des implications, et des problèmes (le problème de la conscience, le problème de l'intentionnalité, le problème de l'abstraction, le problème de la raison elle-même). Traiter le matérialisme comme le point de départ neutre, c'est faire de la métaphysique en prétendant ne pas en faire, ce qui est la forme la plus insidieuse de dogmatisme.
2. « Je ne connais pas les arguments, et le slogan me dispense de les apprendre. » C'est l'usage le plus courant. Quelqu'un mentionne l'argument cosmologique, l'argument téléologique, l'argument de la contingence. Au lieu de les examiner, on dégaine ECREE comme un bouclier et on passe à autre chose. Le slogan fonctionne comme un talisman contre la pensée : il donne l'illusion d'avoir répondu sans avoir rien examiné.
3. « Je confonds le type de preuve avec la force de la preuve. » C'est le fond du problème. ECREE présuppose implicitement que la seule preuve qui compte est la preuve empirique, et que plus une affirmation s'éloigne du domaine empirique, plus la preuve empirique requise doit être massive. Mais c'est une confusion de catégories. L'existence de Dieu n'est pas une hypothèse empirique. C'est une conclusion métaphysique. Les arguments en sa faveur sont des arguments métaphysiques : l'argument de la contingence, l'argument de la causalité, l'argument de la finalité. Exiger une preuve empirique pour une conclusion métaphysique, c'est exiger qu'un poisson grimpe à un arbre, puis conclure que les poissons sont incompétents.
Le vrai principe
Il y a un vrai principe épistémologique derrière ECREE, et il est banal à en pleurer : la croyance doit être proportionnée à l'évidence. C'est ce que Hume disait, et c'est un truisme. Personne ne le conteste. Le problème, c'est que « proportionnée » ne signifie pas « du même type » ni « de la même taille ». La preuve doit être adaptée à l'objet. Et l'objet détermine le type de preuve pertinent.
On ne prouve pas un théorème de mathématiques par l'expérience. On ne prouve pas une loi physique par la déduction pure. On ne prouve pas l'existence d'un être métaphysique par le microscope. Chaque domaine a ses critères, et la sagesse consiste à appliquer les bons critères au bon objet, pas à ériger les critères d'un domaine en norme universelle.
Thomas d'Aquin savait cela. Aristote le savait avant lui : « C'est le fait d'un homme cultivé de ne chercher la rigueur pour chaque genre de choses que dans la mesure où la nature du sujet l'admet »2. Il est aussi déraisonnable d'exiger une preuve empirique de l'existence de Dieu qu'il est déraisonnable d'exiger une démonstration mathématique de l'existence de votre chat.
L'auto-réfutation finale
Et pour finir, la question que personne ne pose jamais, et qui devrait être la première :
ECREE est-il lui-même une affirmation extraordinaire ?
Réfléchissez. « Les affirmations extraordinaires requièrent des preuves extraordinaires » n'est pas une observation empirique. Ce n'est pas un fait scientifique. Ce n'est pas un résultat d'expérience. C'est une thèse épistémologique, une affirmation philosophique sur la nature de la preuve et de la croyance. Et comme toute thèse philosophique, elle doit être argumentée.
Quelle est la « preuve extraordinaire » d'ECREE ? Il n'y en a pas. Il n'y en a jamais eu. Le slogan se soutient par sa propre autorité, c'est-à-dire par rien du tout. C'est un principe autoproclamé, jamais démontré, souvent invoqué, et dont la force persuasive tient entièrement au fait qu'il sonne rationnel, ce qui est la définition même du sophisme.
Et si vous appliquez ECREE à lui-même, il s'effondre. « L'affirmation que les affirmations extraordinaires requièrent des preuves extraordinaires est elle-même une affirmation extraordinaire (non empirique, non évidente, philosophiquement contestable), et elle ne dispose d'aucune preuve extraordinaire. » Par ses propres critères, ECREE est indigne de croyance.
C'est la marque infaillible d'un mauvais principe : il ne survit pas à sa propre application. Comme « il n'y a pas de vérité » (qui prétend être vrai), comme « la raison ne peut rien prouver » (qui est un argument rationnel), ECREE se dévore lui-même dès qu'on le retourne. C'est de l'aïkido argumentatif à l'état pur3, et c'est un plaisir de le pratiquer.
Le mot de la fin
La prochaine fois que quelqu'un vous assène « extraordinary claims require extraordinary evidence » avec l'assurance tranquille de celui qui croit avoir clos le débat, posez-lui trois questions :
- Qu'entendez-vous par « extraordinaire » ? (Il ne saura pas.)
- Par rapport à quel cadre de référence ? (Il n'y aura pas pensé.)
- Ce principe s'applique-t-il à lui-même ? (Il changera de sujet.)
Et s'il ne change pas de sujet, félicitations : vous avez trouvé un interlocuteur honnête. Offrez-lui un café et commencez à parler de métaphysique. C'est comme ça que les bonnes conversations commencent.
Voir mon billet « Pourquoi dire que l'on croit 'sans preuve' est une absurdité, ou il y a toujours des preuves ».
Aristote, Éthique à Nicomaque, I, 3, 1094b24. Le passage complet est une leçon d'humilité méthodologique que tout scientiste devrait avoir tatouée sur l'avant-bras.
Voir mon billet « Un antidote efficace contre les arguments spécieux, ou l'art de l'aïkido argumentatif ».