Pourquoi Lucifer n'est pas Lucifer, ou le Diable réduit à un problème de communication familiale

Billets de catho

Un homme séduisant en costume noir, ailes sombres traînant au sol, s'épanche sur le divan d'un psychologue. Sur le mur, son ombre le trahit : petite, tassée, griffue. Le Prince des Ténèbres travaille sur lui-même. Son ombre, elle, sait déjà où tout cela mène.

Il y a bientôt dix ans, dans un train. Je revenais d'une session de jeu de rôle1 avec un camarade de table, athée déclaré, bon vivant, solide en biologie, curieux de tout... et complètement perdu en théologie, ce qui ne l'empêchait pas d'en parler avec l'assurance tranquille de celui qui n'a jamais ouvert le dossier. Au détour de la conversation, il m'expose sa vision des choses : le Diable, c'est le taulier de Dieu. L'adversaire cosmique. Le patron de la boîte d'en face. Deux puissances égales et opposées, le Bien et le Mal en équilibre éternel, chacun son territoire, chacun sa clientèle2.

Je me souviens encore de sa tête quand je lui ai répondu, en substance : « Non mais le Diable, c'est pas un type fort. C'est une pauvre merde comme toi et moi, sauf qu'il a librement choisi d'être foutu. »

Silence. Regard de biologiste devant une espèce non répertoriée.

Ce brave homme n'était pas idiot, loin de là. Il était simplement le produit d'une culture qui n'a plus, pour se représenter le Diable, que des images de fiction. Et parmi ces images, il en est une qui a fait fortune ces dernières années, et qui condense à peu près tout ce qu'il est possible de rater sur le sujet : la série Lucifer3. Vous savez, celle où le Prince des Ténèbres tient un piano-bar à Los Angeles, résout des enquêtes avec une inspectrice, et va voir une psy pour régler ses problèmes avec Papa.

Je ne vais pas commencer par cracher sur la série4. Je vais commencer par lui concéder tout ce qu'elle mérite.

Concession : la série pose les bonnes questions

Soyons honnêtes : Lucifer touche, sans le savoir, à de vraies questions théologiques. Pourquoi le mal ? Le Diable est-il victime ou coupable ? Peut-on en vouloir à Dieu ? Qu'est-ce que la damnation ? Un père peut-il être bon s'il reste silencieux ? Ce sont des questions sérieuses, que les Pères de l'Église et les scolastiques ont retournées pendant des siècles avec infiniment plus de rigueur que n'importe quelle writers' room hollywoodienne ; mais ce sont les bonnes questions. Et le succès de la série prouve au moins une chose : ces questions travaillent encore nos contemporains, même ceux qui se croient débarrassés de la théologie.

Mieux : le Lucifer de la série n'est pas présenté comme le taulier de Dieu, justement. Il est créature, fils, subordonné vexé. Sur ce point précis, la série est moins fausse que mon camarade de train et son dualisme spontané. Rendons à César5.

Voilà pour les fleurs. Maintenant, le pot.

Un ange qui doute n'est pas un ange

Le Lucifer télévisuel est un être qui hésite, évolue, découvre ses émotions, progresse en thérapie, apprend à aimer. C'est touchant. C'est humain.

C'est bien le problème : c'est humain.

Chez saint Thomas6, l'ange est une intelligence pure, sans corps, sans passions au sens où nous les subissons, et surtout sans cette lenteur discursive qui est la nôtre. Nous autres, pauvres bipèdes, nous raisonnons pas à pas, nous nous trompons, nous revenons sur nos choix, nous nous convertissons : notre connaissance est progressive et notre volonté révisable. L'ange, lui, voit d'un seul coup tout ce qu'il y a à voir dans son objet. Son choix n'est pas un pari dans le brouillard, c'est un acte posé en pleine lumière, avec une lucidité totale sur ce qu'il fait et ce que cela implique.

C'est précisément pour cela que la chute angélique est irrévocable. Non pas parce que Dieu, rancunier, refuserait le pardon au pauvre Lucifer qui le demanderait, mais parce que l'ange ne le demandera jamais. Il n'y a rien de nouveau qu'il pourrait apprendre, aucune expérience qui pourrait le faire changer d'avis, aucun « je ne savais pas » à faire valoir. Il savait. Il a choisi. Son choix est éternel comme son intelligence est immédiate. La damnation du démon n'est pas une peine de prison à durée illimitée : c'est la fixité même d'une volonté qui s'est donnée tout entière, une fois pour toutes.

Un démon qui doute, qui tâtonne, qui mûrit, qui fait un travail sur lui-même, ce n'est donc pas un démon : c'est un humain avec des ailes et un abonnement chez le psychologue7. La série ne raconte pas la chute d'un ange ; elle raconte la crise de la quarantaine d'un fils à papa immortel. Ce n'est pas un blasphème, c'est un contresens. Nuance importante : le blasphème suppose qu'on ait compris de quoi on parle.

Et voici la Déesse (pouah)

Mais le sommet est atteint ailleurs. Car dans cette série, Dieu a une épouse. Une ex, même : le couple divin traverse une crise conjugale cosmique, et les enfants (les anges) trinquent, comme dans toute famille recomposée qui se respecte. Maman Déesse s'échappe de l'enfer où Papa l'avait consignée après le divorce, et vient semer la zizanie à Los Angeles.

Arrêtons-nous deux secondes, parce que là, on ne rate plus le christianisme : on rate le monothéisme tout court.

Dieu, au sens où l'entendent trois millénaires de pensée juive puis chrétienne, et singulièrement au sens thomiste, n'est pas le plus costaud des êtres. Il est l'Ipsum Esse Subsistens : l'Être même subsistant, acte pur, sans composition, sans genre ni espèce, sans potentialité, cause première de tout ce qui est8. Il n'est pas un dieu, un individu remarquable dans la catégorie « divinités » ; il est ce sans quoi il n'y a ni catégories, ni individus, ni rien du tout. Lui adjoindre une « déesse », c'est-à-dire une partenaire de même nature, un vis-à-vis, une moitié, c'est le faire redescendre au rang d'étant parmi les étants, de mâle d'une espèce dont il faudrait bien une femelle, comme les canards9. Ce n'est même plus une erreur sur Dieu ; c'est parler d'autre chose en gardant l'étiquette. Zeus avec une barbe mieux entretenue.

Et le Dieu de la série est parfaitement cohérent avec sa Déesse : un père distant, manipulateur, taiseux, aux « plans » opaques, aux maladresses éducatives patentes. Un démiurge limité qu'on peut juger, bouder, psychanalyser par procuration. Bref : le strawman idéal de l'athéisme de plateau télé. On comprend que mon camarade de train imaginait Dieu et le Diable en concurrents : c'est exactement le Dieu que la culture lui avait fourni. On ne peut pas insulter le Dieu des philosophes et des saints quand on n'a jamais visé que ce super-héros paternel défaillant.

Le mal comme traumatisme, ou la fin de la liberté

Reste le plus révélateur. Dans la série, tout le mal de Lucifer s'explique. Blessure d'enfance, incompréhension parentale, rôle imposé, image de soi dégradée par des millénaires de mauvaise presse. Suivez la thérapie, remontez la chaîne des causes, et vous trouverez toujours, à l'origine, une souffrance subie. Le mal n'est jamais voulu ; il est toujours hérité.

C'est ici que ma réponse dans le train prend tout son sens, et c'est ici que la doctrine classique est infiniment plus dure, et infiniment plus respectueuse, que la version thérapeutique. Le Diable n'est pas une victime magnifique, ni un rebelle romantique, ni un incompris. C'est une créature qui a reçu l'être, l'intelligence, la beauté, et qui a librement préféré son propre néant. Sa misère n'est pas un destin : c'est une œuvre. Son œuvre. La seule chose qu'il ait jamais vraiment produite10.

Et voilà pourquoi cette doctrine est paradoxalement plus respectueuse : elle prend la liberté au sérieux. Dire que le mal se réduit à un traumatisme mal digéré, c'est aimable en surface, mais c'est ravaler le pécheur, angélique ou humain, au rang de mécanisme détraqué qu'il suffirait de réparer. Plus de malice, plus de refus, plus de drame : de la plomberie psychique. La modernité croit grandir l'homme en l'innocentant ; elle le réduit en le déresponsabilisant. Le christianisme, lui, ose dire à chacun : ton mal t'appartient. C'est terrible. C'est aussi la condition pour que ta conversion t'appartienne.

Ce qui reste

La série Lucifer n'est donc pas un document sur le Diable. C'est un document ethnographique de premier ordre sur ce que « Dieu », « ange », « mal » et « liberté » veulent encore dire pour un scénariste hollywoodien de notre temps. Et la réponse tient en un mot : plus grand-chose. Même pour contester la transcendance, il faut d'abord la rapetisser en drame familial. C'est le seul langage qui reste.

Mon camarade de train, lui, avait au moins l'excuse de n'avoir jamais étudié la question, et l'honnêteté d'écouter la réponse. Il a fait cette tête, puis il a posé d'autres questions, et nous avons eu une vraie conversation. C'est plus qu'on ne peut en dire de six saisons de télévision.

Le Diable, pauvre merde librement foutue. Dieu, Être même subsistant que nulle déesse ne complète. Et entre les deux, nous : ni anges ni mécanismes, mais libres. C'est-à-dire responsables. C'est-à-dire convertibles.


Notes

1

Oui, un catholique qui joue au jeu de rôle. Non, je n'invoque rien du tout autour de la table, à part parfois un pizzaiolo. Le dossier « JdR = satanisme » ayant été instruit dans les années 80 par des gens qui confondaient un d20 et un pentacle, je le classe sans suite.

2

Mon camarade réinventait, sans le savoir, le manichéisme : Mani, prophète perse du IIIe siècle, avait bâti tout un système sur ce match nul cosmique entre Lumière et Ténèbres. L'idée a eu un succès fou (elle a même tenu saint Augustin pendant neuf ans avant qu'il ne claque la porte), et pour cause : elle est confortable. Si le Mal est une puissance rivale, personne n'est vraiment responsable de rien, on est juste pris entre deux feux. Dix-sept siècles plus tard, on invente toujours des Mani sans le diplôme.

3

Développée par Tom Kapinos d'après le personnage de Neil Gaiman dans Sandman, lui-même dérivé du Lucifer de la bande dessinée DC. Le Lucifer de Gaiman était nettement plus intéressant : au moins, il ne parlait pas de ses sentiments.

4

Enfin si, un peu. Mais méthodiquement.

5

Expression rigoureusement appropriée dans un billet sur ce qu'on doit rendre à Dieu.

6

Somme théologique, Ia, q. 58 (mode de connaissance des anges) et q. 64, a. 2 (obstination des démons). Comme d'habitude, le Docteur angélique a tout réglé il y a 750 ans, dans un format plus court qu'un épisode.

7

Le personnage de la psy, Linda, est d'ailleurs le plus honnête de la série : elle passe plusieurs saisons à traiter les confidences littérales de son patient comme des métaphores. C'est exactement ce que fait la série entière avec la théologie.

8

Pour les nouveaux venus : ce n'est pas une coquetterie de latiniste, c'est le cœur du réacteur. Chez saint Thomas, en toute créature, l'essence (ce que la chose est) est distincte de l'existence (le fait qu'elle soit). En Dieu seul, les deux coïncident : son essence est d'exister. D'où l'impossibilité radicale d'un deuxième exemplaire, conjointe ou pas.

9

On me signale dans l'oreillette que certains y verront un progrès en matière de parité. Je signale en retour que faire de Dieu un canard, fût-ce un canard paritaire, n'est un progrès pour personne, et surtout pas pour les canards.

10

Le mal n'étant, en bonne métaphysique, qu'une privation d'être, une œuvre de pur mal est une œuvre de pur rien. Le Diable est donc l'artiste conceptuel ultime : des millénaires de carrière, zéro création. Certains y verront un commentaire sur l'art contemporain ; je ne confirme ni n'infirme.