On devrait pouvoir vous tuer, ou l'euthanasie expliquée à ceux qui la veulent

Billets de catho

Une chambre médicale impeccable, très claire. Sur la table, un formulaire de consentement signé, un tampon, une seringue prête. Le lit est fait, et vide. Tout est parfaitement légal, parfaitement propre, parfaitement consenti. C'est bien le problème.

« Vous êtes contre l'euthanasie ? Mais enfin, qui êtes-vous pour empêcher quelqu'un qui souffre de choisir sa mort ? »

Personne. Je ne suis personne, c'est bien le problème, et c'est précisément pour cela que je vais faire quelque chose d'un peu désagréable aujourd'hui : je vais être d'accord. Pas longtemps, rassurez-vous. Juste le temps de tirer sur le fil.

Je précise d'emblée que je ne vais pas faire ici la critique catholique classique de l'euthanasie, celle qui parle de la vie comme don, du cinquième commandement, de la charité due au mourant et de saint Thomas expliquant que se tuer est un péché contre soi, contre la cité et contre Dieu1. Cette critique existe, elle est bonne, et elle a un défaut majeur : elle ne convainc que ceux qui sont déjà convaincus. Aujourd'hui, je fais l'inverse. Je prends les prémisses de l'adversaire, je les avale, et je regarde ce qui sort.

Je précise aussi ce que je ne ferai pas : de la pente glissante. Pas de « regardez la Belgique », pas de « dans dix ans on tuera les dépressifs », pas de prophétie. Ces choses sont vraies, documentées, et parfaitement inutiles ici, parce qu'un défenseur honnête de l'euthanasie vous répondra toujours qu'il suffit de bien écrire la loi. Je vais donc lui accorder une loi parfaitement écrite, parfaitement appliquée, pour l'éternité. Et je vais montrer que cette loi parfaite l'oblige, lui, à m'autoriser à le tuer.

Le contrat que l'on vous vend

Toute loi d'euthanasie, qu'elle s'appelle « aide à mourir », « aide médicale à mourir », « suicide assisté » ou tout autre euphémisme validé par un cabinet de communication, repose sur deux piliers :

  1. Des critères. Une maladie grave et incurable, un pronostic engagé, une souffrance réfractaire, physique ou psychologique, insupportable. Le détail varie, mais le principe est là : il existe des états dans lesquels la mort devient une option raisonnable. Appelons E un tel état.
  2. Le consentement. Le patient doit le demander. Librement, lucidement, de façon réitérée. C'est le verrou, la garantie, le mot magique que l'on vous répète à chaque plateau télé : « Personne ne sera tué contre son gré. » Appelons C ce consentement.

Concédons donc, arguendo, comme disent les gens qui veulent avoir l'air sérieux, le premier pilier. Admettons qu'il existe réellement des états E dans lesquels mourir est le choix rationnel. Un état où la souffrance est telle, la perspective si nulle, que la raison elle-même, froidement, conclut : mieux vaut ne plus être.

Et maintenant, la question que personne ne pose, parce qu'elle est impolie :

Si mourir est raisonnable dans l'état E, pourquoi faudrait-il votre consentement pour vous tuer ?

Le soin qu'on ne refuse pas

Réfléchissez deux secondes à la manière dont fonctionne la médecine, la vraie, celle qui vous soigne. Quand vous arrivez inconscient aux urgences avec la rate en morceaux, on vous opère. On ne vous demande pas votre avis. On ne le peut pas, et surtout, on n'en a pas besoin : l'acte est objectivement bon pour vous, donc on le fait. Le consentement, en médecine, n'est pas ce qui rend un acte bon ; c'est ce qui autorise un acte déjà reconnu comme bon à être pratiqué sur une personne capable de dire non.

Or on nous explique depuis des années que l'euthanasie est un soin. Un soin ultime, un soin de dignité, le dernier soin. C'est le mot exact des promoteurs, je ne l'invente pas. Très bien. Prenons-les au mot.

Si l'euthanasie est un soin, et si l'état E est un état où ce soin est indiqué, alors le dément qui ne peut plus consentir devrait y avoir droit, comme il a droit à son antibiotique ; le comateux aussi ; et vous, dans l'état E, si par malheur vous refusiez, vous seriez dans la position du témoin de Jéhovah qui refuse la transfusion : un patient irrationnel dont on respecte l'entêtement par tolérance, et non par principe.

Ce n'est pas une prédiction. C'est déjà le cas aux Pays-Bas, où une directive anticipée suffit à faire euthanasier une patiente démente qui se débat2. Mais je vous ai promis de ne pas m'appuyer là-dessus, et je tiens parole : ce cas illustre, il ne prouve pas. Ce qui prouve, c'est la logique. Allons-y.

Les trois portes de sortie

Un article récent d'un blog thomiste anglophone3 pose exactement cette question et recense, honnêtement, les trois réponses que notre époque peut opposer à l'argument. Je les reprends, à ma sauce, et je les referme une par une. Non par plaisir (enfin, un peu), mais parce qu'il faut vérifier que la porte est bien fermée avant de dire que la maison est close.

Porte n°1 : « Ma vie m'appartient »

C'est la réponse libérale de base. Ma vie est comme ma voiture : je peux la détruire moi-même sans commettre de délit, mais si vous la détruisez, c'est un crime, même si elle méritait la casse. Propriété privée, respect du titre, fin de la discussion.

Sauf que.

Si ma vie est ma propriété, pourquoi des critères ? Je casse ma voiture quand je veux, pas seulement quand elle a 300 000 kilomètres et un moteur foutu. Le propriétaire n'a pas à justifier la destruction de son bien. Donc, si la vie est une propriété, le jeune homme de vingt-cinq ans en dépression devrait obtenir son injection sur simple demande, et le médecin qui l'en dissuade commet un abus de pouvoir. Or ce n'est pas ce que la loi dit, ce n'est pas ce que ses défenseurs disent, et ce n'est pas ce que vous pensez au fond de vous. Vous pensez que ce jeune homme se trompe, qu'il faut le retenir, qu'il faut le soigner. Vous pensez, donc, que sa vie n'est pas une propriété dont il dispose. Et à ce moment précis vous rejoignez saint Thomas, même si vous ne le savez pas : la vie est un bien dont nous avons l'usage, pas un bien que nous possédons4. Un usufruit. Le juriste romain aurait compris tout de suite ; l'électeur moderne, moins.

Retenez ce jeune homme. Il va servir.

Porte n°2 : « C'est le choix lui-même qui est digne »

Réponse plus subtile, et plus honnête, parce qu'elle avoue enfin de quoi il s'agit. Dans les sociétés d'honneur, on se tuait pour éviter la honte : la défaite, le viol, la disgrâce. Dans la nôtre, la disgrâce s'appelle dépendance. Être lavé par un autre, nourri par un autre, ne plus reconnaître ses enfants. Ce qui est digne, ce n'est pas la mort ; c'est le fait de choisir la mort plutôt que de subir cet état-là.

Bien. Mais un acte d'autonomie, par définition, se fait soi-même. Le samouraï tient lui-même le sabre. L'euthanasie consiste à demander à un autre de vous tuer. Il y a là une contradiction performative assez savoureuse : « je revendique mon autonomie en déléguant à un tiers l'acte qui doit l'exprimer ». On m'objectera le suicide assisté, où le patient avale lui-même le produit ; soit. Mais alors ce sont les lois d'euthanasie qui tombent, et avec elles tous les cas où le patient ne peut plus faire le geste, c'est-à-dire précisément les cas pour lesquels on a fait la loi.

Et surtout : si la dignité réside dans le fait d'éviter l'état E, alors celui qui est déjà dans E, et qui ne peut plus choisir, est déjà dans l'indignité. Le choix ne protège que ceux qui peuvent encore choisir ; pour les autres, l'argument de l'autonomie se retourne en argument pour la mort administrée.

Porte n°3 : « C'est une manière de vivre rationnelle et scientifique »

La dernière réponse est la plus rarement formulée, parce qu'elle fait mal à ceux qui la portent. L'euthanasie n'est pas seulement un acte, c'est un style de mort : propre, planifiée, médicalisée, hygiénique, sans cri, sans odeur, avec un rendez-vous et une facture. Et cette mort exprime une conception du monde dans laquelle la souffrance n'a aucun sens, le corps est une machine que l'on éteint, et la science est la seule voie vers la Vérité5.

Je note simplement que cette conception est religieuse. Non au sens où elle aurait un dieu, mais au sens où elle est une alternative complète au christianisme, avec sa liturgie, son clergé en blouse blanche, son eschatologie (le néant apaisé) et ses dogmes. Et une religion, dans notre dispensation laïque, a un statut très précis : c'est une chose que l'on ne peut pas imposer aux autres.

Donc si l'euthanasie est une pratique quasi religieuse, la porte n°3 lui interdit, en effet, de vous tuer contre votre gré. Bravo. Mais le prix à payer est exorbitant : il faut admettre que le « droit à mourir dans la dignité » n'est pas plus fondé en raison que le droit d'aller à la messe. Et on ne fait pas de loi de la République sur une foi. Ou alors on me rend Notre-Dame et le lundi de Pentecôte.

La machine à trier les volontés

Les trois portes sont fermées. Reste à faire le travail proprement, avec deux prémisses, les vôtres, et rien d'autre.

(E) Il existe des états dans lesquels la mort est le choix raisonnable. C'est ce que disent vos critères ; sans cela, ils ne diraient rien.

(C) Dans ces états, on ne peut tuer qu'avec le consentement de la personne.

Question : à quoi sert (C) ? Il n'y a que deux réponses possibles. Pas trois.

Première réponse : le consentement fait la valeur de l'acte. Ma volonté rend ma mort bonne. Mais alors (E) ne sert à rien, puisque ma volonté suffit ; vous êtes revenus à la porte n°1, et le jeune homme de vingt-cinq ans a droit à sa seringue. Vous ne vouliez pas y être. Vous y êtes.

Deuxième réponse : c'est l'état E qui fait de la mort un bien, et le consentement n'est qu'une garantie. Bien. Regardons ce que cette garantie garantit.

Reprenez le jeune homme. Il veut mourir. Vous lui dites non. Pourquoi ? Parce qu'il n'est pas dans E, parce que sa mort ne serait pas un bien pour lui, et donc parce que sa volonté, aussi sincère, aussi réitérée soit-elle, se trompe sur son bien. Vous ne l'exécutez pas. Vous ne dites même pas qu'il a le droit et que vous refusez de l'exercer pour lui : vous dites que son vouloir ne vaut rien, parce qu'il est déraisonnable. Vous venez de poser une règle, et cette règle est la vôtre, pas la mienne : une volonté qui se trompe sur son bien n'est pas souveraine.

C'est là, exactement là, que vos critères cessent d'être un garde-fou et deviennent une machine. Une machine à trier les volontés : celles qui comptent et celles qui ne comptent pas. Et le critère du tri n'est pas la personne ; c'est E. C'est le jugement que la loi porte sur l'état de la personne.

Maintenant, retournez la machine.

Voici quelqu'un dans E qui veut vivre. Par (E), mourir est dans son état le choix raisonnable. Donc vivre est le choix déraisonnable. Donc sa volonté est de la même espèce que celle du jeune homme : une volonté qui se trompe sur son bien. Vous avez décidé que cette espèce de volonté n'est pas souveraine. Vous ne pouvez pas la déclarer souveraine maintenant sans changer la règle en cours de partie. Ou plutôt, vous le pouvez, mais alors dites-le franchement : ce n'est pas la volonté qui compte, c'est votre jugement sur la volonté. Elle compte quand elle dit oui dans E, elle compte quand elle dit non dans E, elle ne compte pas quand elle dit oui hors de E. Ce n'est plus une règle, c'est une préférence. Et une préférence, une fois écrite dans la loi, ne vous appartient plus. Elle appartient à celui qui tient la seringue.

On m'objectera, et c'est la dernière objection sérieuse : « le tort du meurtre n'est pas seulement de contredire une volonté, c'est de priver quelqu'un d'un bien, sa vie ». Oui. Mille fois oui. C'est ma définition, celle de Thomas, celle du Code pénal depuis toujours. Mais dans E, par hypothèse, la vie n'est plus un bien pour son porteur ; c'est un mal dont la mort délivre. Vous l'avez dit. Vous l'avez écrit. Vous l'avez voté. Tuer quelqu'un dans E ne le prive donc de rien. Il reste, au pire, une volonté contrariée sans préjudice. Or le nom de cela, en droit, n'est pas meurtre. Une volonté contrariée sans préjudice, c'est une voie de fait. C'est couper les cheveux d'un dormeur. Vous pouvez trouver cela impoli. Vous ne pouvez plus trouver cela criminel, sauf à réintroduire la prémisse que vous avez vendue : que la vie, même dans E, reste un bien. Et si elle reste un bien, alors (E) est faux, et vos critères ne décrivent rien.

L'informaticien que je suis appelle cela un bug. Deux règles dont la conjonction produit, selon la branche, soit une contradiction, soit un résultat que personne ne voulait. Un bug que l'on refuse de corriger parce qu'il rend service à quelqu'un, on l'appelle une feature.

Donc voici la conclusion. Elle ne s'appuie sur aucune pente, aucune Belgique, aucun avenir. Elle ne s'appuie que sur ce que vous croyez déjà.

Si vous êtes pour l'euthanasie consentie, je dois pouvoir vous tuer même si vous ne le voulez pas.

Non que je le ferai. Mais vous n'avez plus le droit de m'appeler assassin. Vous avez seulement le droit de m'appeler mal élevé.


Notes

1

Somme théologique, IIa IIae, q. 64, a. 5. Thomas y donne trois raisons : le suicide est contraire à l'inclination naturelle et à la charité envers soi-même, il lèse la communauté dont chaque homme est une partie, et il usurpe un jugement qui n'appartient qu'à Dieu. Notez que les deux premières ne présupposent aucune foi. Notez aussi que la troisième est la seule issue de secours du billet que vous venez de lire : la vie n'est pas à vous. Vous ne vouliez pas l'entendre ; c'est dommage, c'est la seule phrase qui vous protège.

2

Je résume à gros traits l'affaire dite « du café », jugée aux Pays-Bas en 2019 : une patiente démente ayant rédigé une directive anticipée a reçu un sédatif dans son café, puis a été retenue par sa famille pendant l'injection létale. Le médecin a été acquitté, et la Cour suprême néerlandaise a confirmé en 2020 qu'une directive anticipée pouvait suffire lorsque la patiente n'est plus en mesure de confirmer. Cherchez les détails vous-mêmes ; ils ne sont pas agréables. Et encore une fois : je ne m'en sers pas comme argument, seulement comme photographie.

3

« On limiting euthanasia », Just Thomism, 10 septembre 2026. Le billet est court, honnête, et son auteur avoue ne pas trouver de principe qui rende sa liste exhaustive. Je n'en ai pas trouvé non plus, mais trois portes fermées et une machine retournée, c'est déjà une maison.

4

Le droit romain distinguait déjà le dominium (la propriété pleine) de l'usus et de l'usufructus. Un bien dont on a la jouissance sans pouvoir l'aliéner n'est pas à nous au sens strict. Que la vie humaine soit inaliénable est d'ailleurs un principe que le droit français reconnaît encore ; c'est même la raison pour laquelle on ne peut pas vendre un rein. Je trouve savoureux que l'on ne puisse pas vendre son rein mais que l'on puisse bientôt se faire retirer le reste.

5

Coucou la SCIENCE !™, on ne t'avait pas oubliée. Pour les nouveaux : je ne suis pas contre la science, je passe mes journées à en faire. Je suis contre ceux qui la prennent pour une religion, et qui s'étonnent ensuite qu'elle se mette à réclamer des sacrifices.