La panique du rationnel, ou comment perdre un combat contre son ombre

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Des bouts de papier froissés, et des ombres gigantesques. Toute l'histoire de l'anti-théisme contemporain en une image. Des bouts de papier froissés, et des ombres gigantesques. Toute l'histoire de l'anti-théisme contemporain en une image.

« Et si j'avais tort ? Et si, quelque part, dans un recoin du multivers, il y avait un argument tellement dévastateur qu'il pulvérisait d'un coup toute la métaphysique classique, la cinquième voie, le réalisme, et accessoirement ma foi ? Et si cet argument existait, et que je ne le connaissais simplement pas ? »

Voilà une pensée que j'ai eue. Plus d'une fois. Et que vous avez probablement eue aussi, si vous êtes catholique, thomiste, ou simplement réaliste dans un monde qui ne l'est plus. Je la connais bien, cette pensée. Elle arrive en général à trois heures du matin, ou sur Reddit, ce qui revient souvent au même.

Reddit, d'ailleurs, parlons-en. Il y a des endroits sur cette plateforme qui sont de véritables usines à panique du rationnel. r/DebateAnAtheist, bien sûr, le grand classique, où le « et qui a créé Dieu ? » est asséné toutes les trois heures avec la confiance tranquille de celui qui pense avoir inventé la question. r/atheism, le supermarché de l'anti-théisme de masse, où l'on confond systématiquement le fondamentalisme protestant américain avec la théologie catholique, et où quiconque mentionne Aristote se fait répondre « mais la science a prouvé que... » sans que la phrase soit jamais terminée. r/philosophy, où le positivisme logique ressuscite tous les vendredis sous un nouveau pseudonyme. Et puis il y a les subreddits francophones, qui méritent une mention spéciale, parce que l'athéisme à la française a une saveur bien à lui : c'est un athéisme de comptoir, péremptoire, satisfait de lui-même, qui n'a lu ni Nietzsche ni Thomas d'Aquin mais qui sait avec certitude que « la religion c'est pour les faibles d'esprit ». r/france en est un bel échantillon, mais la palme revient sans doute à r/anticulte, où toute croyance religieuse est traitée comme une pathologie, avec la nuance intellectuelle d'un tract du XIXe siècle et la charité d'un inquisiteur, l'ironie en moins. L'athéisme français, plus généralement, a cette particularité d'être à la fois dominant et paresseux : il règne sans avoir jamais pris la peine de se justifier, ce qui est, quand on y pense, exactement la définition d'un préjugé.

C'est d'autant plus dommage que j'ai, parmi mes amis, quelques « athées » que j'estime profondément. Mais voilà : vu leur culture, la finesse de leurs idées, et l'honnêteté avec laquelle ils poursuivent la vérité, je ne peux pas décemment les ranger dans la catégorie que je dispute ici. Ils sont tous, à mon avis, des cryptothéistes. Un cryptothéiste, c'est quelqu'un qui vit, pense et agit comme si la vérité, le bien et la beauté étaient des réalités objectives, qui traite la raison comme un instrument fiable de connaissance du réel, qui s'indigne devant l'injustice comme si l'injustice était vraiment mauvaise, mais qui, pour des raisons biographiques, culturelles ou simplement par manque de temps, n'a pas encore tiré la conclusion métaphysique de ses propres prémisses. Le cryptothéiste est un réaliste qui s'ignore. Il a la foi du charbonnier, sauf qu'il n'a pas encore trouvé la mine. Et franchement, je préfère un cryptothéiste honnête à un théiste qui récite son catéchisme sans l'avoir compris.

Je voudrais aujourd'hui parler d'un phénomène que je n'ai vu nommé nulle part, mais qui ravage silencieusement l'esprit de beaucoup de croyants qui osent penser : la panique du rationnel. C'est l'état dans lequel un esprit honnête, confronté à ce qu'il croit être un argument massif contre sa position, perd les pédales, oublie tout ce qu'il sait, et se retrouve à concéder des absurdités qu'il n'aurait jamais acceptées à froid. Non pas parce que l'argument adverse est bon, mais parce que l'ombre de l'argument est terrifiante.

L'ombre argumentative

Définissons la chose. Une ombre argumentative, c'est l'impression qu'une thèse adverse possède un argument massif, écrasant, définitif en sa faveur, alors qu'en réalité, elle ne possède rien de tel. C'est le fantôme d'un argument, son spectre, sa silhouette aperçue dans le brouillard, que l'on confond avec un géant.

Je viens d'en observer un cas d'école sur Reddit1. Un interlocuteur, visiblement théiste ou du moins en recherche, posait une question tout à fait raisonnable : « Pourquoi l'argument téléologique n'est-il pas réfuté par l'hypothèse du multivers ? » Bonne question. La réponse est assez simple : parce que l'argument téléologique classique (la cinquième voie de saint Thomas) ne porte pas sur le fine-tuning probabiliste, mais sur la finalité intrinsèque des agents naturels inintelligents. Le multivers ne touche pas à cette question. Multiplier les univers, c'est multiplier les instances de la directionnalité, pas l'expliquer2.

Jusque-là, tout va bien. Mon interlocuteur comprend le point. Puis quelque chose se passe.

Il revient avec l'interprétation des mondes multiples de la mécanique quantique. On lui montre que cette interprétation, loin de l'aider, aggrave son problème : dans chaque branche de la fonction d'onde, les lois physiques sont déterministes, les causes inintelligentes agissent vers des fins déterminées. Il concède le point. Puis il revient encore, avec une version plus faible : « mais il doit y avoir un univers où les choses semblent dirigées mais sont en réalité aléatoires ». On lui demande de décrire concrètement à quoi cela ressemblerait. Sa réponse : « ça ressemblerait exactement à notre univers. On ne pourrait pas faire la différence. »

Arrêt sur image.

Relisez cette phrase. « Ça ressemblerait exactement à la même chose, mais ce serait différent. » C'est une distinction sans différence. C'est du gloubi-boulga métaphysique. C'est l'équivalent philosophique de dire « la dernière fois que jeudi était violet en appelant du saumon »3. Et pourtant, ce garçon (que je crois sincèrement en recherche de vérité) s'y accroche comme à une bouée, parce qu'il est en panique. Il ne défend plus une position. Il fuit.

Qu'est-ce qui s'est passé ?

Anatomie de la panique

La panique du rationnel suit toujours le même schéma. Observons-le de près, parce que si vous êtes honnête avec vous-même, vous vous y reconnaîtrez. Je m'y reconnais.

Premier temps : le doute légitime. On rencontre une objection qu'on ne sait pas résoudre immédiatement. C'est normal. C'est sain. Saint Thomas lui-même commençait toujours par les objections, et les meilleures possibles. Le doute méthodique est un outil.

Deuxième temps : la projection. Au lieu de chercher la réponse, l'esprit se dit : « si je n'ai pas la réponse, c'est peut-être qu'il n'y en a pas ». Et de là : « si les gens en face ne croient pas, c'est qu'ils ont probablement un énorme argument que je ne connais pas ». L'absence de réponse personnelle se transforme en preuve de la force de l'adversaire. C'est un sophisme pur, mais il ne se présente pas comme un raisonnement. Il se présente comme une angoisse.

Troisième temps : la fuite en avant. L'esprit panique. Il commence à concéder des positions qu'il ne comprend pas, à invoquer des théories qu'il maîtrise mal (le multivers, la mécanique quantique, l'éliminativisme), non pas parce qu'il les juge solides, mais parce qu'elles sonnent impressionnantes. Il se bat contre une ombre avec des armes empruntées qu'il ne sait pas manier.

Quatrième temps : l'absurdité. L'esprit, acculé, finit par soutenir des positions intrinsèquement incohérentes. « Tout est aléatoire, mais on ne peut pas le distinguer de la directionnalité. » « Il n'y a pas de vérité, mais c'est vrai. » « Mon raisonnement prouve qu'on ne peut pas raisonner. » Il ne s'en rend même pas compte, parce que la panique a remplacé la pensée.

C'est le moment où l'aïkido argumentatif4 devient non seulement utile, mais charitable : en retournant l'argument contre lui-même, on ne punit pas l'interlocuteur, on le réveille. On lui montre que ce qu'il défend par peur se dévore lui-même.

Les trois causes de la panique

Pourquoi cela arrive-t-il ? Pourquoi des esprits honnêtes, parfois brillants, tombent-ils dans ce piège ? J'identifie trois causes principales, et je confesse avoir souffert des trois.

1. L'isolement du théiste

C'est peut-être la cause la plus insidieuse. Si vous êtes catholique, thomiste, ou simplement réaliste dans une université, une entreprise, un cercle d'amis contemporains, vous êtes seul. Pas seul au sens métaphysique (Dieu est là, certes, et c'est un excellent compagnon de route, mais Il a le défaut de ne pas poster sur Reddit). Seul au sens social : autour de vous, le consensus est matérialiste, relativiste, ou simplement indifférent. Et l'être humain est un animal social. Quand tout le monde autour de vous pense que vos convictions sont des reliques médiévales, il faut une force d'âme considérable pour ne pas commencer à se demander s'ils n'ont pas raison.

C'est ici qu'intervient le plus pernicieux des sophismes implicites : l'argument de la majorité. « Si autant de gens intelligents ne sont pas théistes, c'est qu'ils ont de bonnes raisons. » Or, non. Ce n'est pas comme ça que la vérité fonctionne. Si vous vivez dans un village de platistes, la Terre n'en devient pas plate. Si 95% de vos collègues sont nominalistes, les universaux n'en disparaissent pas. La vérité n'est pas démocratique. Elle n'a jamais voté et ne compte pas commencer.

L'histoire de la philosophie est d'ailleurs un vaccin efficace contre cette illusion : il y a eu des époques entières où la quasi-totalité du monde intellectuel défendait des positions que nous savons aujourd'hui être fausses, et quelques solitaires obstinés défendaient la vérité contre tous. Ce n'est pas un argument en faveur de la paranoïa, c'est un rappel que le nombre ne fait pas la preuve.

2. La mauvaise connaissance de ses propres arguments

Celle-ci, je la vis au quotidien. Beaucoup de croyants (je m'inclus parfois) connaissent la conclusion de la métaphysique classique (Dieu existe, la morale est objective, l'âme est immortelle), mais pas les arguments qui y mènent. Ils savent que Thomas a prouvé l'existence de Dieu, mais pas comment. Ils savent que le réalisme est vrai, mais pas pourquoi le nominalisme s'auto-détruit.

Et quand on ne connaît pas ses propres arguments, chaque objection ressemble à un missile. « Et si le multivers ? » Panique. « Et si le cerveau de Boltzmann ? » Panique. « Et si le hasard suffisait ? » Panique. Alors que si l'on prend le temps, posément, de comprendre que la cinquième voie porte sur la finalité intrinsèque et non sur la probabilité, le multivers cesse d'être un problème et devient une illustration.

La solution est simple, même si elle demande de l'effort : étudier. Lire Thomas, lire Aristote, lire Gilson, lire Maritain. Pas des résumés, pas des tweets, pas des vidéos de trois minutes. Les textes. L'effort intellectuel est un acte de charité envers soi-même et envers ceux que l'on prétend pouvoir aider.

3. La perte de contact avec le réel

C'est la plus grave. La panique du rationnel conduit, à terme, à une forme subtile de déréalisation philosophique. L'esprit se met à traiter les questions métaphysiques comme des jeux abstraits, déconnectés de l'expérience. Il commence à prendre au sérieux des hypothèses qu'il ne prendrait jamais au sérieux dans la vie quotidienne.

Personne, au petit déjeuner, ne se demande si son café est « aléatoire mais ressemble exactement à du café ». Personne, en traversant la rue, ne se dit « la voiture qui arrive est peut-être une fluctuation quantique indiscernable d'une vraie voiture ». Nous vivons, respirons, agissons dans un monde où les causes inintelligentes agissent vers des fins déterminées, et nous le savons. Le gland pousse en chêne. Le feu chauffe. La pierre tombe. L'acide brûle. Ce n'est pas une hypothèse parmi d'autres. C'est le sol sur lequel on marche.

Quand un homme en arrive à dire « tout pourrait être aléatoire, on ne saurait pas faire la différence », il ne fait plus de philosophie. Il a quitté le jeu. Comme dirait Wittgenstein, il a cessé de respecter les règles du langage5. Et comme dirait Aristote, on discutera plus efficacement avec une plante verte6.

Comment en sortir ?

Si vous vous reconnaissez dans ce tableau (et je me flatte de croire que si vous lisez ce blog, c'est que vous avez au moins l'honnêteté de vouloir penser), voici quelques pistes, tirées de l'expérience d'un ingénieur qui a lui-même paniqué plus souvent qu'à son tour.

Premièrement, nommez la panique. Le simple fait de se dire « je ne suis pas en train de raisonner, je suis en train de paniquer » change tout. La panique intellectuelle est une émotion, pas un argument. Elle se traite comme telle : en respirant, en prenant du recul, en se demandant « qu'est-ce que je croyais il y a une heure, et pourquoi ai-je changé d'avis en cinq minutes ? ».

Deuxièmement, revenez aux fondamentaux. Avant de vous demander si le multivers réfute la cinquième voie, assurez-vous que vous comprenez la cinquième voie. Avant de paniquer sur le cerveau de Boltzmann, assurez-vous que vous savez ce qu'est le principe de raison suffisante et pourquoi sa négation est auto-contradictoire. Les fondations d'abord. La toiture ensuite.

Troisièmement, apprenez l'aïkido argumentatif. La grande majorité des objections modernes au théisme classique sont auto-réfutantes. « Il n'y a pas de vérité » est vrai ? « La raison ne peut rien prouver » est un argument rationnel ? « Tout est aléatoire » est affirmé par un esprit dirigé vers la vérité ? Retournez l'argument contre lui-même. Plus l'objection est violente, plus la rétorsion est puissante.

Quatrièmement, cherchez la communauté. Pas pour le réconfort émotionnel (encore que), mais pour l'échange intellectuel. Trouvez d'autres réalistes. Lisez les thomistes contemporains. Participez aux discussions. L'isolement est le terreau de la panique. L'intelligence est par nature dialogique, et le thomisme l'a toujours su : la disputatio n'est pas un luxe, c'est un outil de pensée.

Cinquièmement, priez. Je sais, ça a l'air banal. Mais la contemplation de la Vérité est aussi un acte de l'intelligence, et la grâce soutient l'intelligence comme elle soutient la volonté. On ne pense pas moins bien à genoux. On pense moins seul.

Le mot de la fin

Mon interlocuteur de Reddit a fini par soutenir qu'un univers où les choses sont réellement dirigées vers des fins et un univers où elles sont aléatoirement identiques à un univers dirigé sont « exactement la même chose, on ne pourrait pas faire la différence ». Ce qu'il ne réalise pas, c'est qu'il vient de concéder l'intégralité de l'argument téléologique. S'il n'y a aucune différence observable, descriptible, testable, concevable entre « dirigé » et « aléatoire mais identique à dirigé en tout point », alors ces deux mots désignent la même réalité, et le mot « aléatoire » ne fait aucun travail. C'est un autocollant posé sur une vérité qu'on refuse de regarder en face.

La panique du rationnel ne produit pas des athées. Elle produit des gens qui utilisent le langage de la raison pour fuir la raison. Des gens qui, à force de craindre une objection imaginaire, finissent par affirmer que « the last Thursday is purple when calling salmon » est une proposition aussi valide que « le gland pousse en chêne ». Des gens qui, pour éviter de conclure à Dieu, préfèrent conclure à l'incohérence totale de l'univers, y compris de leur propre raisonnement, y compris de la phrase par laquelle ils l'affirment.

C'est triste. Mais c'est aussi, quelque part, une preuve par l'absurde. Car si la seule alternative au théisme classique est l'abolition de la raison elle-même, alors le théisme classique est en bien meilleure posture qu'on ne le croit.

Ne combattez pas vos ombres. Allumez la lumière.

1

Sur un subreddit dont je tairai charitablement le nom, mais dont le ratio signal/bruit ferait pleurer un ingénieur en télécommunications.

2

C'est la confusion perpétuelle entre le fine-tuning argument (moderne, probabiliste) et l'argument téléologique classique (aristotélico-thomiste). Le premier demande : « pourquoi les constantes physiques sont-elles calibrées pour la vie ? ». Le second demande : « pourquoi les agents naturels inintelligents agissent-ils régulièrement vers des fins déterminées ? ». Le multivers est une réponse possible (discutable) au premier. Il n'est même pas une tentative de réponse au second.

3

Essayez de la réfuter. Vous ne pouvez pas, parce qu'elle ne dit rien. C'est exactement le problème.

4

Voir mon billet « Un antidote efficace contre les arguments captieux, ou l'art de l'aïkido argumentaire ».

5

Wittgenstein, malgré tous ses défauts (et ils sont nombreux), avait au moins le mérite de comprendre qu'un jeu de langage a des règles, et que celui qui les viole ne joue plus.

6

Aristote, Métaphysique, IV, 4. La citation exacte est un peu plus longue, mais le sens est le même : on ne dispute pas avec celui qui nie les principes du raisonnement. On attend qu'il ait fini, et on discute avec quelqu'un d'autre.