Le Coup de Poing de Pascal, ou pourquoi le Pari n'est pas une arnaque de marchand de tapis

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Tiens, dans ta face le divertissement !

Tiens, dans ta face le divertissement !

« Ah oui, Pascal, c'est le mec qui dit de croire en Dieu au cas où ? Genre une assurance-vie métaphysique ? »

Si j'avais un euro à chaque fois qu'on me sort cette réduction grotesque, je pourrais financer une édition critique des Pensées reliée en cuir de Cordoue. Le Pari de Pascal, réduit à un calcul de probabilités pour timorés spirituels. Comme si Blaise avait passé ses nuits fiévreuses à pondre un prospectus pour bookmaker cosmique.

Non.

Ce qu'on vous a raconté sur Pascal est, au mieux, un malentendu. Au pire, une calomnie intellectuelle. Et je vais vous expliquer pourquoi, en commençant par là où ça fait mal.

La maladie que vous ne voulez pas voir

Pascal ne commence pas par Dieu. Il commence par vous.

Et son diagnostic est brutal. Vous fuyez. Constamment. Vous courez après le bruit, l'agitation, les projets, les distractions, les écrans, les ambitions. Tout plutôt que de rester seul avec vous-même. Pascal appelle ça le divertissement, et ce n'est pas un compliment. C'est le nom de votre fuite éperdue devant ce que vous trouverez si vous vous arrêtez : votre misère, votre finitude, et au bout, la mort.

« Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. »

Essayez. Ce soir. Éteignez tout. Asseyez-vous. Attendez. Combien de temps avant que l'angoisse ne monte ? Avant que vous ne cherchiez votre téléphone, un livre, n'importe quoi ?

Pascal vous a percé à jour il y a quatre siècles. Vous n'avez pas changé.

Les demi-habiles, ou le piège de l'intelligence superficielle

Mais attendez. Vous n'êtes pas de ces gens qui fuient bêtement, n'est-ce pas ? Vous, vous avez réfléchi. Vous avez lu des choses. Vous savez que la religion, c'est pour les simples, les crédules, ceux qui ont besoin de béquilles. Vous êtes au-dessus de ça.

Pascal a un nom pour vous : les demi-habiles1.

Ce sont ceux qui ont assez pensé pour rejeter la foi simple, mais pas assez profondément pour comprendre pourquoi cette foi existe. Ils méprisent les rituels, les dogmes, la piété populaire, parce qu'ils n'en voient que la surface. Ils croient que l'intelligence consiste à ricaner. Mais ils n'ont jamais creusé jusqu'au fond.

Pascal ne s'oppose pas à l'intelligence. Il s'oppose à la vanité intellectuelle, celle qui croit avoir tout percé à jour en effleurant la surface. Et il ne discute pas avec ces gens-là : il les humilie en révélant leur incohérence.

Prenez les sceptiques radicaux, par exemple. Ceux qui prétendent qu'on ne peut rien savoir avec certitude. Pascal les a lus : Montaigne, les pyrrhoniens, tout le catalogue. Et il les pulvérise d'une phrase :

« Le pyrrhonien dit qu'il ne sait rien, et il est fâché quand on ne le croit pas. »

Vous ne pouvez pas vivre votre scepticisme. Vous agissez, vous choisissez, vous préférez la justice à l'injustice. Votre doute radical est une pose de salon. Pascal vous le dit en face.

Le Pari : ce qu'il dit vraiment

Et nous y voilà. Le fameux Pari. Celui qu'on vous a présenté comme un calcul de probabilités pour lâches.

Relisons. Attentivement.

Pascal ne vous dit pas : « Croyez en Dieu parce que c'est plus prudent. » Il vous dit quelque chose de bien plus vicieux : vous êtes déjà en train de parier. Chaque jour. Chaque heure. Par la manière dont vous vivez.

Et là, il vous coince.

Vous dites que Dieu n'existe pas ? Que l'homme n'est qu'un animal parmi d'autres, un accident biologique dans un univers indifférent ? Très bien. Pascal vous prend au mot : alors pourquoi ne vivez-vous pas comme un animal ?

Pourquoi ne passez-vous pas vos journées à maximiser vos plaisirs ? Pourquoi ne baisez-vous pas tout ce qui bouge ? Pourquoi ne vous enivrez-vous pas jusqu'à l'oubli ? Pourquoi ne prenez-vous pas ce que vous pouvez prendre, par la force si nécessaire ? C'est ce que font les animaux. Ils suivent leurs pulsions. Ils ne connaissent ni remords, ni tempérance, ni cette étrange idée de « dignité ».

Ah, vous me répondez que vous êtes « raisonnable » ? Que vous vous « protégez » ? Que la société fonctionne mieux avec des règles ? Ne me sortez pas ces excuses à la con. Ce n'est pas de la prudence, c'est de la faiblesse. Vous n'avez simplement pas le cran d'aller au bout de votre propre logique.

Nietzsche, qui n'était pas exactement un enfant de chœur, avait compris ça. Il respectait Pascal, « le seul chrétien logique », disait-il2. Parce que Pascal pose le problème sans faux-fuyant : soit vous êtes vraiment convaincu que l'homme n'est qu'un animal, et alors vivez comme tel, assumez la bête jusqu'au bout, devenez un loup magnifique ; soit vous vous comportez déjà comme si l'homme était plus qu'un animal, et dans ce cas, d'où vient ce « plus » ?

Vous voyez le piège ?

Vous ne pouvez pas vivre votre hédonisme sans Dieu. Vous vous comportez déjà comme si la vie avait un sens, comme si certaines choses étaient dignes et d'autres indignes, comme si vos choix avaient un poids qui dépasse la simple mécanique des causes et des effets. Vous pariez déjà pour quelque chose qui ressemble furieusement à une transcendance, mais vous refusez simplement de lui donner son nom.

Le Pari n'est pas un calcul. C'est un miroir. Et ce que vous y voyez, c'est que vous croyez déjà plus que vous ne l'admettez.

La thérapie de l'incrédulité

Mais voilà où Pascal devient vraiment intéressant, là où la plupart de ses critiques s'arrêtent de lire.

Supposons que vous soyez convaincu. Intellectuellement, vous voyez que le Pari tient. Que la raison pointe vers la foi. Mais vous ne pouvez pas croire. Quelque chose en vous résiste. Vos mains sont liées.

Pascal connaît ce problème. Et sa réponse est stupéfiante :

« Apprenez de ceux qui étaient enchaînés comme vous et qui maintenant marchent librement. Suivez leur chemin : agissez comme si vous croyiez, allez à la messe, prenez de l'eau bénite, vivez comme si c'était vrai. Même cela commencera à vous guérir et à vous attirer vers la foi. »

L'incrédulité n'est pas un problème purement intellectuel. C'est une maladie de la personne entière, de vos passions, de vos habitudes, de votre volonté. Et on ne guérit pas une maladie existentielle avec des arguments. On la guérit en vivant autrement.

C'est là que Pascal rejoint, sans le savoir peut-être, la sagesse la plus profonde de la tradition : la foi n'est pas d'abord un assentiment intellectuel, c'est une pratique. On ne croit pas pour ensuite agir. On agit, et la croyance vient. Ou plutôt, elle se révèle avoir toujours été là, enfouie sous les passions et les fuites.

Le Dieu de Pascal : ni le bookmaker ni l'horloger

Une objection classique : « Mais Pascal oppose le Dieu d'Abraham au Dieu des philosophes ! Il est donc anti-raison ! »

Lisez mieux.

Ce que Pascal rejette, ce n'est pas la philosophie. C'est la philosophie paresseuse, celle qui utilise Dieu comme un rouage commode dans un système. Il vise Descartes, qui invoque Dieu pour garantir que sa méthode fonctionne : Dieu réduit au tampon encreur d'un édifice rationaliste. Un Dieu domestiqué, apprivoisé, utile.

Pascal déteste ça. Pas parce qu'il méprise la raison, mais parce qu'il la prend au sérieux. Assez au sérieux pour voir où elle s'arrête, et ce qu'il y a au-delà.

Avec Thomas d'Aquin, c'est différent. La raison s'élève vers Dieu comme ipsum esse subsistens, l'acte d'être lui-même, et pointe vers le Dieu vivant, pas vers un concept abstrait. Pascal peut respecter ça. Sa cible n'est pas la métaphysique thomiste ; c'est le rationalisme qui croit avoir épuisé Dieu en le nommant.

Car le Dieu de Pascal, au bout du compte, c'est le Dieu de la Croix. Un Dieu qui souffre, qui aime, qui meurt. Pascal médite sur la Passion. Il ne théorise pas, il pleure. La foi n'est pas une conclusion logique. C'est une blessure qu'il faut recevoir.

Thomas et Pascal : le duo qui vous met K.O.

On me demande parfois : peut-on être thomiste et pascalien ?

Je réponds : on doit l'être.

Thomas vous donne la clarté. Pascal vous donne l'urgence. Thomas vous garde de l'erreur. Pascal vous sauve de l'indifférence. L'un construit la cathédrale. L'autre met l'autel en feu.

Imaginez un ring de boxe3. Pascal entre en premier : rapide, tranchant, il vous tourne autour avec ironie, expose vos faiblesses, votre paresse, votre peur, votre scepticisme de façade. Vous pensiez être à l'abri derrière votre détachement ironique ? Bam : divertissement. Vous vous croyiez malin parce que vous avez lu Montaigne ? Clac : demi-habile. Vous êtes étourdi.

Et puis Thomas monte sur le ring. Calme, massif, inexorable. Il vous saisit par la métaphysique, vous verrouille dans les quatre causes, vous plaque au sol avec les Cinq Voies. Tout mène à l'Acte d'Être. Vous tapez.

Pascal brise votre ego. Thomas reconstruit votre esprit. L'un vous gifle pour vous réveiller. L'autre vous donne le monde, ordonné, intelligible, lumineux.

On n'arrive pas au Ciel sans les deux.

Ce que Pascal vous demande vraiment

Alors, que faire de tout ça ?

Pascal ne vous demande pas de croire parce que c'est prudent. Il vous demande d'être honnête avec vous-même. De regarder comment vous vivez. De cesser de fuir. De reconnaître que votre incrédulité n'est peut-être pas une conclusion rationnelle, mais une maladie. Une maladie des passions, des habitudes, de la volonté.

Et il vous propose un remède. Pas un argument de plus. Une pratique. Vivez comme si c'était vrai. Voyez ce qui se passe.

« Qu'avez-vous à perdre ? »

La question reste brûlante, quatre siècles plus tard. Dans un univers que vous prétendez froid, indifférent, absurde, rempli de hasard, pourquoi croyez-vous que l'amour existe ? Que la justice a un sens ? Que votre vie vaut quelque chose ?

Vous pariez déjà. Tous les jours.

Pascal vous demande simplement de regarder sur quoi.

Notes

1

Le terme est de Pascal. Ceux qui ont appris juste assez pour mépriser, mais pas assez pour comprendre. On en croise dans tous les dîners en ville, et sur tous les réseaux sociaux.

3

Je maintiens que l'image du tag-team de catch est parfaitement respectable pour parler du salut des âmes. Pascal aurait aimé. Thomas aurait soupiré, puis acquiescé.

2

Nietzsche, L'Antéchrist, §5. Il ajoute que le christianisme a « corrompu » Pascal, mais c'est Nietzsche, il fallait bien qu'il râle.

Les Pensées sont disponibles gratuitement sur le Projet Gutenberg. Lisez-les comme des aphorismes. Et préparez-vous à encaisser.