Requiem pour le néo-athéisme, ou l'éloge funèbre d'un ennemi qu'on ne méritait pas
Une cathédrale gothique vide, un cercueil ouvert au milieu de la nef, et un ventripotent affalé sur son téléphone. Tout le néo-athéisme résumé en une image.
J'ai une confession à faire, et elle va surprendre : le néo-athéisme me manque.
Pas ses conclusions, évidemment. Pas son matérialisme étriqué, ni son scientisme triomphant, ni sa lecture de la religion avec des gants de boxe et un bandeau sur les yeux. Non. Ce qui me manque, c'est l'effort. L'ambition. L'insolence magnifique de gens qui avaient au moins le courage de leurs erreurs.
Parce que le néo-athéisme, quoi qu'on en dise, essayait. Il essayait de construire un édifice intellectuel. Il échouait, certes, et parfois de façon spectaculaire, mais il échouait en pensant, ce qui est infiniment plus respectable que ce qui l'a remplacé : un athéisme mou, ventripotent, satisfait de lui-même, qui ne pense plus du tout et qui s'en félicite.
L'âge d'or des beaux adversaires
Souvenons-nous. Il y avait Dawkins, avec son God Delusion, qui avait au moins le mérite de provoquer des réponses sérieuses (Plantinga, Hart, Feser). Il y avait Hitchens, dont la prose était si belle qu'on lui pardonnait presque d'avoir tort sur tout. Il y avait Harris, qui posait des questions réelles sur la morale, même si ses réponses étaient d'une naïveté philosophique à faire pleurer. Et il y avait Dennett, le seul du lot qui avait une véritable formation philosophique, et dont les erreurs étaient donc les plus intéressantes.
Les « Quatre Cavaliers ». On sourit aujourd'hui, mais ils ont rendu un service immense à la théologie chrétienne, sans le vouloir et sans le savoir. Ils nous ont forcés à affûter nos arguments. Ils nous ont obligés à relire Thomas d'Aquin, à comprendre pourquoi la Cinquième Voie n'est pas l'Intelligent Design, à expliquer pourquoi « qui a créé Dieu ? » n'est pas une objection mais un aveu d'incompréhension. Ils ont été, au sens strict, nos meilleurs sparring-partners.
Dawkins m'a forcé à lire Feser. Hitchens m'a forcé à relire Chesterton. Harris m'a forcé à comprendre la loi naturelle. Et Dennett m'a forcé à prendre au sérieux la philosophie de l'esprit thomiste. Sans le néo-athéisme, je serais au mieux agnostique, au pire un catholique de sacristie qui récite le Credo sans comprendre un traître mot de ce qu'il dit. Ce sont mes adversaires qui m'ont appris à me battre. Et je leur en suis, sincèrement, reconnaissant.
Ce qui a tué le néo-athéisme
Le néo-athéisme n'a pas été vaincu de l'extérieur. Il s'est effondré de l'intérieur, comme toute position qui repose sur une contradiction performative finit par le faire. On ne peut pas utiliser la raison pour nier les fondements de la raison. On ne peut pas invoquer la vérité pour dire qu'il n'y a pas de vérité. On ne peut pas faire de la métaphysique pour dire que la métaphysique est du vent. Et les néo-athées, à force de tirer sur ces ficelles, ont fini par se pendre avec.
Mais il y a eu aussi des causes moins nobles. Le mouvement s'est fragmenté sur des questions politiques et culturelles qui n'avaient rien à voir avec l'existence de Dieu. Dawkins est devenu un commentateur de culture wars. Harris s'est perdu dans la méditation et le podcast. Hitchens est mort (et le monde intellectuel s'en est appauvri, quoi qu'on pense de ses thèses). Dennett est mort aussi, et avec lui le dernier qui savait de quoi il parlait quand il parlait de philosophie.
Et ce qui reste ? Un désert.
Le retour de l'athéisme mou
Ce qui a remplacé le néo-athéisme n'est pas un autre athéisme. C'est une absence d'athéisme. Un vide intellectuel qui se prend pour une position philosophique. Un haussement d'épaules érigé en doctrine.
L'athée mou ne pense pas que Dieu n'existe pas. Il ne pense rien du tout. Il « ne croit pas », comme on ne collectionne pas les timbres : par simple absence d'intérêt. Si vous lui demandez pourquoi, il vous regarde avec cet air vaguement condescendant du type qui croit que la question est réglée depuis le XVIIIe siècle et qui ne sait pas exactement par qui ni comment, mais c'est réglé, on lui a dit. Il n'a lu ni Dawkins ni Thomas d'Aquin, ni Nietzsche ni Aristote. Il a lu un mème sur r/atheism et ça lui suffit.
C'est l'athéisme du « pas d'évidence ». Du « la charge de la preuve est sur vous ». Du « je suis agnostique, en fait » (prononcé avec le ton de celui qui vient de résoudre un problème millénaire en se déclarant neutre). C'est un athéisme qui ne sait même pas qu'il est un athéisme, qui se croit une position par défaut, un degré zéro de la croyance, alors qu'il est, comme toute position sur l'existence de Dieu, un engagement métaphysique qui demande à être justifié.
Le musée des poncifs éculés
Inventorions les reliques. On les croise tous les jours, sur Reddit, sur Twitter, dans les dîners en ville, prononcées avec la même conviction inébranlable que si elles venaient d'être inventées.
« Qui a créé Dieu ? » Le grand classique. L'indétrônable. Celui qui revient toutes les trois heures sur r/DebateAnAtheist avec la fraîcheur de la découverte. J'en ai déjà parlé ailleurs, mais répétons-le, puisqu'il faut apparemment le répéter jusqu'à la fin des temps : l'argument cosmologique ne dit pas « tout a une cause ». Il dit que tout être contingent requiert une cause. Dieu, par définition, n'est pas contingent. Demander « qui a créé Dieu ? » c'est demander « quel est le célibataire marié ? ». Ce n'est pas une objection. C'est la preuve qu'on n'a pas compris l'argument qu'on prétend réfuter.
« Pas d'évidence ! » Celle-ci est magnifique de naïveté. « Il n'y a aucune preuve de l'existence de Dieu. » Vraiment ? Aucune ? Pas les Cinq Voies de Thomas d'Aquin ? Pas l'argument ontologique d'Anselme ? Pas l'argument moral ? Pas l'argument de la contingence ? Pas l'argument de la raison suffisante ? Pas l'argument téléologique ? « Non, aucune preuve empirique. » Ah, pardon, on a changé les règles du jeu sans prévenir. On a décidé a priori que seule l'évidence empirique compte, ce qui exclut par construction un être qui n'est pas empirique, puis on triomphe de ne pas le trouver. C'est chercher ses clés uniquement sous le réverbère parce que c'est là qu'il y a de la lumière, puis conclure que les clés n'existent pas.
« La science a prouvé que Dieu n'existe pas ! » Non. La science n'a rien prouvé de tel, parce que la science ne peut rien prouver de tel. La science étudie les phénomènes naturels par la méthode empirique. Dieu, s'Il existe, n'est pas un phénomène naturel. Demander à la science de prouver ou de réfuter l'existence de Dieu, c'est demander à un thermomètre de mesurer la justice. L'instrument n'est pas conçu pour ça. Confondre les limites de la méthode avec les limites du réel, c'est le sophisme du microscope, et j'ai consacré un article entier à Monod pour montrer où ça mène.
« Je suis agnostique, en fait. » La position refuge. Le Suisse de la métaphysique. « Je ne sais pas si Dieu existe, donc je suspends mon jugement. » Très bien. Mais remarquez que cette position, présentée comme une modestie intellectuelle, est en réalité un luxe que personne ne s'accorde dans aucun autre domaine. Personne n'est « agnostique » sur la question de savoir si la Terre est ronde. Personne ne « suspend son jugement » sur l'existence du monde extérieur. L'agnosticisme, quand il est sincère, est un point de départ. Quand il est revendiqué comme une destination, c'est de la paresse déguisée en prudence.
« La religion est responsable de toutes les guerres. » Même Hitchens, qui la servait avec talent, savait que c'était une exagération grossière. Les deux guerres mondiales, le communisme soviétique, le maoïsme, le Cambodge de Pol Pot : rien de tout cela n'avait quoi que ce soit à voir avec la religion. L'athéisme du XXe siècle a produit plus de morts en cinquante ans que toutes les guerres de religion en cinq siècles. Ce n'est pas un argument pour le théisme (la vérité d'une proposition ne dépend pas du comportement de ceux qui la défendent), mais c'est un argument contre la malhonnêteté de ceux qui brandissent les croisades en oubliant le Goulag.
Voilà pour les poncifs. Mais ce ne sont que des symptômes. La maladie est ailleurs, et elle est bien plus grave.
Le pantin du nihilisme
L'athéisme mou contemporain, particulièrement dans sa variante française, n'est pas une position philosophique. C'est un nihilisme qui n'ose pas dire son nom.
Regardez-le vivre. L'athée mou à la française méprise la vie, mais se dit humaniste. Il déteste la souffrance, non pas parce qu'il a une théorie du bien qui lui permettrait de dire pourquoi la souffrance est mauvaise, mais parce que la souffrance le dérange, lui, personnellement, dans son confort. Il ne veut pas que la vie ait un sens, parce qu'un sens imposerait des exigences, et les exigences sont fatigantes. Il préfère le néant douillet d'un univers sans finalité, où personne ne lui demandera de se lever du canapé pour devenir meilleur. Son athéisme n'est pas une conclusion : c'est une démission. Ce n'est pas « Dieu n'existe pas » ; c'est « j'espère que Dieu n'existe pas, parce que sinon il va falloir que je change de vie ».
Et le plus comique, le plus tragiquement comique, c'est qu'il ne tient même pas cinq minutes dans son propre cadre. Observez-le quand quelque chose le touche vraiment. Quand on lui annonce une injustice, il s'indigne. Quand un enfant souffre, il dit que c'est mal. Quand on lui ment, il exige la vérité. Quand il tombe amoureux, il parle de sens. Et à chaque fois, à chaque émotion sincère, il emprunte au théisme les catégories qu'il prétend avoir abolies. Le bien. Le mal. La vérité. La dignité. La justice. Tout cela n'a aucun fondement dans un univers matérialiste, aucun, zéro, et il le sait confusément, et c'est précisément pour cela qu'il ne veut surtout pas y réfléchir. Réfléchir, ce serait tirer la ficelle, et la ficelle mène à un endroit qu'il refuse de regarder.
C'est un nihilisme de confort. Un nihilisme à mi-temps. Un nihilisme qui nie le sens de l'univers le matin et qui s'indigne d'une injustice le soir, sans voir la contradiction. Un nihilisme qui méprise la métaphysique mais qui fait de la métaphysique tous les jours, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, sauf que Monsieur Jourdain, lui, avait l'excuse de ne pas avoir lu Aristote.
Et la fainéantise. Mon Dieu, la fainéantise. L'athée mou ne travaille pas ses positions. Il ne lit pas. Il ne cherche pas. Il ne se confronte à rien. Il répète ce que le consensus ambiant lui souffle, avec la docilité d'un perroquet et l'assurance d'un pape. Dites-lui que Thomas d'Aquin a démontré l'existence de Dieu, il vous répondra « c'est réfuté » sans savoir par qui ni comment. Dites-lui que le matérialisme éliminativiste est auto-contradictoire, il vous répondra « LOL ». Dites-lui que la morale objective requiert un fondement métaphysique, il vous répondra « on n'a pas besoin de Dieu pour être moral », ce qui est vrai sur le plan pratique et catastrophiquement faux sur le plan philosophique, mais il ne connaît pas la différence parce qu'il n'a jamais pris la peine de la chercher.
C'est cet athéisme-là qui domine en France aujourd'hui. Pas celui de Sartre, qui au moins avait le courage de regarder le néant en face et d'en tirer les conséquences. Pas celui de Camus, qui au moins se débattait avec l'absurde au lieu de s'y vautrer. Non. Un athéisme de centre commercial. Un athéisme qui ne croit en rien mais qui achète tout. Un athéisme qui est, au fond, la forme intellectuelle de la paresse, et la forme spirituelle du désespoir.
Les combats d'un eunuque
Et regardez pour quoi il se bat, cet athéisme moderne. Regardez ses causes, ses croisades, ses indignations. Tout est ramené au social. Tout est ramené au politique. Comme si la société et la politique étaient des absolus, des fins ultimes, des horizons indépassables de l'existence humaine.
L'athée mou n'a plus de métaphysique, alors il fait du social sa métaphysique. Il n'a plus de transcendance, alors il fait du politique sa transcendance. Et avec quoi défend-il ces nouveaux absolus ? Avec le constructivisme. Avec le subjectivisme. C'est-à-dire avec des outils qui, par définition, nient l'existence de tout absolu. Il décrète que le genre est une construction sociale, que la morale est relative, que la vérité est un rapport de force, puis il s'indigne absolument quand quelqu'un conteste ses constructions. C'est un homme qui scie la branche sur laquelle il est assis, qui tombe, et qui accuse la gravité de sectarisme.
Ses combats sont mièvres. Je ne dis pas qu'ils sont tous faux (certains touchent à des questions réelles), je dis qu'ils sont pitoyables au sens étymologique : ils inspirent la pitié, parce qu'ils sont menés sans fondement, sans colonne vertébrale, sans ancrage dans quoi que ce soit qui ressemble à une vérité. L'athée mou se range derrière la majorité mollassonne du moment, quelle qu'elle soit, et appelle ça du « progrès ». Il confond la direction du troupeau avec la direction de l'histoire, et la direction de l'histoire avec la direction du bien. Trois erreurs en une phrase. Il faut du talent.
Le jardin d'Épicure, version Uber Eats
Au fond, on est exactement dans ce que ce gros porc d'Épicure vantait il y a vingt-trois siècles : une vie où on ne se force pas trop. Où on évite la douleur. Où on maximise le petit plaisir tranquille. Où l'égoïsme est rebaptisé « bien-être ». Où l'ambition la plus haute est l'ataraxie, c'est-à-dire, en langage moderne, la paix du type qui n'a rien à foutre de rien. L'idéal de l'athée mou, c'est le jardin d'Épicure, sauf qu'Épicure au moins cultivait son jardin. L'athée mou, lui, commande des sushis sur Uber Eats et regarde Netflix. On récolte ce qu'on mérite : des gloires basses. Aller chercher le lait à l'épicerie. Trouver une place de parking. Réussir à monter un meuble IKEA sans qu'il reste de vis. Ce sont là les sommets de l'existence quand on a décidé que l'existence n'avait pas de sommet.
Mais l'homme est un animal religieux. Chassez le sacré par la porte, il revient par la fenêtre, et en bien pire. L'athée mou, qui a vidé le ciel, remplit le vide avec ce qu'il trouve, c'est-à-dire avec n'importe quoi. Et le spectacle de ses idoles de remplacement est, il faut bien le dire, d'une tristesse à pleurer.
Il y a le consumérisme, l'idolâtrie la plus répandue et la plus abrutissante. L'accumulation compulsive d'objets, d'expériences, de « moments » instagrammables en guise de sens. On achète un téléphone, on ressent un frisson de plénitude pendant trois jours, puis le vide revient, alors on achète autre chose. C'est le tonneau des Danaïdes version Amazon Prime. Saint Augustin avait diagnostiqué la chose avec seize siècles d'avance : « Tu nous as faits pour Toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu'il ne repose en Toi. » L'athée mou lit cette phrase et la trouve jolie. Puis il ouvre une autre page de commande.
Il y a le transhumanisme, le plus pathétique des substituts. L'idée que la technique va nous sauver de la condition humaine. Que si nous ne pouvons pas monter vers Dieu, nous pouvons au moins devenir des dieux nous-mêmes, à coups de nanotechnologies, d'intelligence artificielle et de cryogénisation. C'est le péché originel sous forme de business plan. « Vous serez comme des dieux » : la promesse du serpent, reformulée en pitch de startup de la Silicon Valley. Le transhumaniste ne veut pas de la vie éternelle donnée par un Dieu aimant ; il veut la vie éternelle volée par une technique autonome. C'est Prométhée, mais sans le feu et sans le foie : il reste le vautour, qui s'appelle désormais « disruption ».
Et il y a le starivisme, cette maladie qui n'a même pas encore de nom officiel dans les manuels mais qui en mériterait un. L'idolâtrie des personnalités. L'homme a besoin de modèles, d'exemples, de figures vers lesquelles lever les yeux. Il avait les saints. Il a maintenant les influenceurs. Il avait Thérèse d'Avila, François d'Assise, Thomas More. Il a maintenant un amuseur sur YouTube qui fait des « pranks », un candidat de téléréalité qui raconte sa vie amoureuse à trois millions de personnes, un politique de troisième ordre dont l'opinion sur tout tient dans un tweet, et un milliardaire qui lance des voitures dans l'espace pour se sentir exister. Des gens dédient leur vie, littéralement leur vie, à suivre ces personnages, à commenter leurs faits et gestes, à s'en inspirer, à les défendre comme on défendait autrefois son saint patron. Le fan de téléréalité connaît les prénoms des enfants de son idole mais ne connaît pas les Béatitudes. Il pleure à chaudes larmes quand son YouTubeur préféré annonce une pause, et n'a jamais versé une larme devant le Crucifix. C'est de l'idolâtrie au sens le plus technique du terme : rendre à une créature le culte qui revient au Créateur. Sauf que les anciennes idoles, au moins, étaient en or. Celles-ci sont en pixels.
Le consumérisme, le transhumanisme, le starivisme, et j'en passe (l'érotisme érigé en absolu, le bien-être comme religion, la « réalisation de soi » comme horizon indépassable), tout cela est le résultat logique, inévitable, mécanique, d'un monde qui a chassé Dieu et qui découvre avec stupéfaction que le trou en forme de Dieu ne se remplit pas avec des gadgets. Chesterton avait raison : « Quand on cesse de croire en Dieu, on ne croit pas en rien, on croit en n'importe quoi. » Nous y sommes. Le « n'importe quoi » est arrivé, et il a un compte TikTok.
Choisis la vie
Et inévitablement, au bout de cette route, il y a la question. La question. Celle que Camus appelait « le seul problème philosophique vraiment sérieux ». La vie vaut-elle le coup d'être vécue ?
L'athée mou, devant cette question, couine. Il n'a pas de réponse. Il ne peut pas en avoir, parce que dans son cadre, la question n'a littéralement pas de sens : si la vie n'a pas de finalité, si l'existence n'a pas de but, si le bien et le mal sont des conventions, alors la question « la vie vaut-elle le coup ? » est aussi absurde que « le bleu est-il carré ? ». Et pourtant il la pose. Et elle le ronge. Et il fabrique des podcasts, des livres de développement personnel, des applications de méditation, toute une industrie du « sens » pour combler un vide qu'il a lui-même creusé en déclarant que le sens n'existait pas.
Alors permettez-moi, face à ce gémissement, un bon coup de pied au cul métaphysique.
La réponse existe. Elle tient en trois mots. Ce ne sont pas les miens, ils sont plus vieux que la philosophie grecque, et ils ont traversé trente-trois siècles sans prendre une ride :
« Choisis la vie. »
Deutéronome 30, 19. Moïse devant le peuple d'Israël : « J'ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta postérité. » Ce n'est pas une suggestion. Ce n'est pas un conseil de développement personnel. C'est un commandement, et il présuppose exactement ce que l'athée mou nie : que la vie a une valeur objective, qu'elle mérite d'être choisie, qu'il y a un bien réel vers lequel se tourner et un mal réel dont se détourner. Choisis la vie. Pas le confort. Pas l'ataraxie. Pas le divertissement pascalien. La vie, dans toute son exigence, toute sa douleur, toute sa splendeur.
L'athée mou ne peut pas choisir la vie, parce qu'il a passé sa vie à nier qu'il y ait quoi que ce soit à choisir. Le chrétien, lui, choisit. Et ce choix, cet acte de la volonté éclairée par l'intelligence, est le premier pas hors du jardin d'Épicure et vers quelque chose qui mérite enfin le nom de vie.
Le miroir : le théisme de mauvaise qualité
Mais je serais malhonnête si je ne retournais pas le miroir. Parce que l'athéisme mou a un frère jumeau, et il vit dans nos rangs : le théisme mou. Le fidéisme. La foi-qui-n'a-pas-besoin-de-raisons. Et il est, à sa manière, tout aussi dévastateur.
« Je le sais dans mon cœur. » Non. Vous ne « savez » rien dans votre cœur. Votre cœur est un muscle qui pompe du sang. Ce que vous appelez « savoir dans le cœur », c'est un sentiment de certitude subjective, qui est exactement aussi fiable que le sentiment de certitude subjective du bouddhiste, du musulman, et du type qui est sûr que ses numéros de loto vont sortir. Le sentiment n'est pas un argument. La foi catholique n'est pas un sentiment : c'est un assentiment de l'intelligence à une vérité révélée, soutenu par la grâce. C'est un acte de l'intellect, pas un frisson.
« La foi n'a pas besoin de preuves. » Faux, faux, archi-faux, et dangereusement faux. La foi, selon saint Thomas, est un acte de l'intelligence mue par la volonté sous l'impulsion de la grâce. Elle n'est pas contre la raison, elle est au-delà de la raison, ce qui n'est pas du tout la même chose. La foi sans raison, c'est le fidéisme, et le fidéisme est une hérésie. Littéralement. Le Concile Vatican I a solennellement défini que l'existence de Dieu peut être connue par la raison naturelle. Si vous dites que la foi n'a pas besoin de preuves, vous n'êtes pas plus catholique que Monod : vous faites juste l'erreur inverse.
« On ne peut pas prouver Dieu. » Si. On peut. Thomas l'a fait. Cinq fois. Et si vous ne comprenez pas comment, ce n'est pas un problème de preuves, c'est un problème de formation. L'argument cosmologique, l'argument de la contingence, l'argument téléologique, l'argument du degré, l'argument de la gouvernance : tout cela est de la démonstration rationnelle, accessible à la raison naturelle, sans recours à la Révélation. Dire « on ne peut pas prouver Dieu » en étant catholique, c'est contredire le Magistère. Ce n'est pas de l'humilité, c'est de l'ignorance.
« C'est une question de foi, pas de raison. » C'est exactement le cadeau que vous faites à l'athée mou. Vous lui dites : « Tu as la raison, moi j'ai la foi. » Et il repart ravi, confirmé dans l'idée que la religion est un sentimentalisme irrationnel pour gens fragiles. Bravo. Vous venez de trahir deux mille ans de tradition intellectuelle catholique, d'Augustin à Thomas à Newman, pour le prix d'une phrase creuse qui vous évite de lire la Somme.
L'étrange symétrie
Voyez-vous le schéma ? L'athée mou dit : « Je ne crois pas, et je n'ai pas besoin de raisons. » Le théiste mou dit : « Je crois, et je n'ai pas besoin de raisons. » Les deux sont d'accord sur l'essentiel : la raison n'a rien à voir là-dedans. Et les deux ont tort, symétriquement, magnifiquement, désespérément.
Le néo-athéisme, au moins, refusait cette symétrie. Il exigeait des raisons. De mauvaises raisons, certes, mais des raisons tout de même. Il prenait la question au sérieux. Il traitait l'existence de Dieu comme un problème intellectuel digne d'être affronté, pas comme un fait divers culturel qu'on range dans la catégorie « préférences personnelles » entre le véganisme et l'astrologie.
Et c'est précisément pour cela qu'il était dangereux, et précisément pour cela qu'il était utile. Un adversaire qui pense vous oblige à penser. Un adversaire qui hausse les épaules vous invite à en faire autant. Et l'Église n'a jamais progressé en haussant les épaules.
Ce que nous avons perdu
Avec la mort du néo-athéisme, nous avons perdu quelque chose de précieux : un interlocuteur. Quelqu'un à qui répondre. Quelqu'un dont les erreurs étaient suffisamment structurées pour qu'on puisse les démonter proprement, et dont le démontage faisait avancer la compréhension.
Aujourd'hui, à qui répondons-nous ? À des mèmes. À des slogans. À des gens qui disent « LOL sky daddy » et qui pensent avoir contribué au débat philosophique. À des gens qui n'ont jamais entendu parler des Cinq Voies mais qui sont absolument certains qu'elles ont été réfutées. À des gens dont l'argument le plus sophistiqué est « extraordinary claims require extraordinary evidence » (prononcé avec la confiance de celui qui croit que Carl Sagan a inventé l'épistémologie).
Ce n'est pas un combat. C'est un monologue devant une salle vide.
Le mot de la fin
Je ne regrette pas la mort du néo-athéisme en tant que système. Il était faux, structurellement, et il devait tomber, parce que le matérialisme éliminativiste est une position intenable et que le scientisme est un suicide épistémologique. Ce que je regrette, c'est l'énergie intellectuelle qu'il canalisait. L'exigence qu'il imposait. Le sérieux avec lequel il prenait les questions ultimes, même pour y apporter de mauvaises réponses.
Nous avons besoin de meilleurs ennemis. Et, plus urgemment encore, nous avons besoin de meilleurs alliés. L'athéisme mou ne sera pas vaincu par un théisme mou. Il sera vaincu, s'il doit l'être, par un thomisme dur : rigoureux, exigeant, charitable, et impitoyablement honnête. Un thomisme qui ne recule pas devant les objections, qui ne se réfugie pas dans le sentiment, et qui a le courage de dire, face à l'athée qui hausse les épaules : « Assieds-toi. On va reprendre depuis le début. Et cette fois, on va penser. »
Saint Thomas d'Aquin commençait toujours par les objections. Les plus fortes. Les plus dangereuses. Il ne se les épargnait jamais. Si le plus grand théologien de l'histoire avait cette humilité, vous pouvez bien faire l'effort de comprendre l'argument de votre adversaire avant de brandir votre chapelet.
Et à mes amis athées, si vous me lisez : revenez. Pas à la foi, pas encore, c'est entre vous et Dieu, et Il est patient. Mais revenez à la pensée. Reprenez les arguments. Posez les vraies questions. Exigez des réponses. Faites-nous peur. Vous nous rendez plus forts quand vous essayez de nous mettre par terre, et vous nous rendez plus faibles quand vous haussez les épaules.
L'athéisme mérite mieux que ce qu'il est devenu. Et le théisme aussi.
Alors toi, l'athée mou, toi qui hausses les épaules depuis le début de cet article, toi qui te crois au-dessus de la mêlée parce que tu n'as jamais daigné y entrer : viens. Viens prendre ton coup de pied au cul. Que tu puisses me le rendre. Mais pour ça, il faudrait que tu puisses pondre autre chose que du divertissement1, et agir hors de la bête ventripotente que tu es, toi et ton ami le théiste mou. Vous faites la paire : lui croit sans penser, toi tu ne penses pas sans croire, et pendant ce temps, Pascal rigole dans sa tombe parce qu'il vous avait tous les deux diagnostiqués il y a quatre siècles. Toi, tu es un demi-habile : tu as assez lu pour mépriser la foi, mais pas assez pour comprendre ce que tu méprises. Tu ricanes devant les dogmes comme un touriste ricane devant une langue qu'il ne parle pas. Lui, le théiste mou, est un simple qui a refusé de grandir : il a la foi du charbonnier sans le charbon, l'humilité sans le travail, la certitude sans la compréhension. Et tous les deux, vous êtes des champions du divertissement : vous fuyez la question, lui dans son sentimentalisme, toi dans ton ironie, et aucun de vous n'a le courage de s'asseoir cinq minutes devant l'abîme et de regarder dedans. Pascal vous aurait regardés, l'un et l'autre, avec cette pitié glaciale qui n'appartient qu'à lui, et il aurait dit : « Le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. » Vous n'avez même pas de chambre. Vous avez un fil d'actualité.
Le divertissement au sens de Pascal, pas au sens de Netflix (quoique). Voir mon billet « Le Coup de Poing de Pascal, ou pourquoi le Pari n'est pas une arnaque de marchand de tapis ». Pascal avait compris, quatre siècles avant les algorithmes de recommandation, que l'homme préfère n'importe quel bruit au silence dans lequel il entendrait la vérité.