Pourquoi la sainteté est radicale, ou t'attends quoi exactement ?
Il y a quelque chose d'obscène dans notre rapport moderne à la sainteté. Pas obscène au sens vulgaire, mais obscène au sens indécent, déplacé, hors cadre. On la regarde comme on regarde un documentaire animalier, avec curiosité, parfois admiration, mais toujours à distance. Comme si cela concernait une autre espèce humaine. Comme si ces vies-là n'avaient strictement rien à voir avec la nôtre.
Et pourtant.
Prenez Sainte Émilie de Rodat. Prenez Saint Jean Bosco. Prenez-en un autre si ceux-là vous fatiguent. Ils n'étaient ni surhumains, ni particulièrement favorisés, ni miraculeusement protégés par une providence confortable. Ils vivaient dans des mondes durs, violents, instables, sans filet de sécurité. Et ils ont fait exactement ce que nous refusons obstinément de faire : ils ont pris la foi au sérieux.
Pas symboliquement. Pas intérieurement. Pas « à leur manière ». Sérieusement.
Ils n'ont pas attendu que les conditions soient réunies, parce que les conditions ne le sont jamais. Ils n'ont pas attendu d'être prêts, parce que personne ne l'est. Ils n'ont pas attendu d'avoir réglé leurs peurs, leurs limites, leurs contradictions, parce que ce genre de ménage intérieur ne se termine jamais. Ils ont agi parce qu'ils avaient compris une chose que nous faisons tout pour oublier : si le Christ est vrai, alors l'inaction n'est plus une option neutre. Elle devient une trahison polie.
Le monde dans lequel ils vivaient était un monde en ruine. Pas un monde imparfait, pas un monde complexe, mais un monde brisé. Les pauvres n'y étaient pas un concept, mais une présence gênante. Les enfants n'y étaient pas un sujet de colloque, mais une masse abandonnée. Les âmes n'y étaient pas un mot abstrait, mais une réalité perdue. Et ils n'ont pas passé leur temps à expliquer pourquoi c'était compliqué. Ils ont fait quelque chose.
Nous, en revanche, nous vivons dans un monde où tout est fait pour ne jamais avoir à agir vraiment. Nous avons remplacé l'engagement par l'opinion, la charité par le discours, la conversion par la posture. Nous avons appris à parler du bien sans jamais nous salir les mains. Et nous appelons ça la prudence, la lucidité, la maturité.
C'est un mensonge.
La sainteté n'est pas une vocation exceptionnelle réservée à des profils rares. Elle est la conséquence normale d'une foi qui n'a pas été castrée. Si elle te paraît inaccessible, démesurée, excessive, ce n'est pas la sainteté qui est radicale, c'est ta foi qui a été domestiquée.
Il faut le dire clairement, parce que personne ne le dit plus : croire sans agir n'est pas une version affaiblie du christianisme. Ce n'est pas un christianisme incomplet. C'est autre chose. Un simulacre confortable. Une religion de salon. Une foi sans corps, donc sans croix.
On aime beaucoup parler de discernement. C'est très pratique, le discernement, quand il sert à ne jamais trancher. On aime beaucoup parler de complexité. C'est très rassurant, la complexité, quand elle sert à justifier l'inaction. On aime beaucoup parler de limites personnelles. C'est très humain, les limites, quand elles deviennent une excuse permanente.
Les saints, eux, avaient des limites. Des vraies. Des limites physiques, psychologiques, intellectuelles. Simplement, ils ont refusé d'en faire un alibi.
Rendre le monde un peu meilleur que ce qu'on l'a trouvé en arrivant. Pas le sauver, pas le réparer intégralement, pas jouer au messie de substitution. Juste ne pas le laisser dans le même état par confort personnel. Cela coûte quelque chose, évidemment. Cela coûte du temps, de l'énergie, de la tranquillité, parfois de la reconnaissance. Mais ce que cela coûte, précisément, c'est ce à quoi nous tenons le plus : notre petite paix.
Et voilà le vrai scandale.
Nous croyons en un Dieu crucifié, et nous organisons nos vies pour éviter toute forme de croix. Nous parlons de don total, et nous négocions chaque geste. Nous parlons d'amour radical, et nous comptons soigneusement ce que cela va nous coûter.
À un moment, il faut arrêter de se mentir. Si la foi ne déborde jamais sur le réel, elle n'est pas profonde, elle est stérile. Si elle ne dérange jamais ton agenda, ton confort, tes priorités, alors elle ne gouverne rien. Et ce qui ne gouverne rien ne sauve rien.
Le Christ n'a jamais demandé des intentions, il a demandé des actes. Il n'a jamais promis des conditions favorables, il a promis la croix. Il n'a jamais appelé des gens prêts, il a rendu capables des gens appelés.
Alors oui, la question est violente. Elle l'est volontairement. Parce qu'elle démonte toutes les cachettes.
T'attends quoi ?
Postface
Oui, ce texte me vise. Je suis parfaitement capable de produire de très belles analyses pour éviter de bouger. Je sais très bien intellectualiser ma lâcheté, maquiller mon confort en sagesse, appeler prudence ce qui n'est souvent que peur. Mais je sais aussi ceci : ne pas agir est déjà une décision. Et c'est une décision dont il faudra rendre compte.