Pourquoi Simon reste au fond de l'eau, ou SOMA, le jeu d'horreur qui ne fait peur qu'aux matérialistes

Billets de philo

Au fond d'un puits de métal rouillé, un scaphandrier est assis dans la vase, sa lampe encore allumée. Très haut au-dessus de lui, une capsule lumineuse remonte vers la surface dans une traînée de bulles. La capsule est partie. Lui, il reste.

« Simon, tu es sur l'ARK. »

Vous êtes au fond de l'Atlantique, dans une station abandonnée, à quelques mètres d'une capsule qui vient de partir vers les étoiles avec, dedans, le paradis. Vous venez d'appuyer sur le bouton. Vous attendez de vous réveiller de l'autre côté, dans la lumière, sur une plage de synthèse où plus personne ne meurt. Vous ne vous réveillez pas. Vous êtes toujours là, dans le noir, avec une pile qui faiblit et une collègue sur votre casque qui vous explique, patiemment, que ça a marché : l'autre Simon est bien arrivé. Vous, non. Vous, vous restez.

Voilà SOMA, le jeu de Frictional Games sorti en 20151, et voilà pourquoi il fait peur. Pas à cause des monstres (ils sont mauvais, on y reviendra) mais à cause de cette dernière scène, qui est, à ma connaissance, la seule expérience de pensée philosophique qu'on vous fasse jouer à la première personne jusqu'à la conclusion, et dont la conclusion est que vous avez perdu.

Je dois faire un aveu avant d'aller plus loin : je n'ai pas eu peur. J'ai joué SOMA tard, avec la réserve d'un homme dont le métier consiste à construire des machines qui imitent des morceaux de cognition, et qui sait donc à quel point l'imitation n'est pas la chose ; j'ai fini le jeu, j'ai haussé les épaules et je suis allé me coucher. Pendant ce temps, les forums racontaient autre chose : des semaines d'insomnie, des « crises existentielles », des gens qui n'osaient plus se regarder dans un miroir. J'ai d'abord cru que j'étais blasé. J'ai compris ensuite que la différence n'était pas de courage, mais de prémisses. SOMA est un jeu d'horreur à un seul public : il ne terrifie que ceux qui croient ce qu'il croit, et il se trouve que c'est à peu près tout le monde, sauf les thomistes. Je m'attendais à un sermon transhumaniste avec de l'eau de mer. J'ai eu un sermon transhumaniste qui, au dernier moment, refuse d'y croire, et qui laisse le joueur avec le cadavre de sa propre thèse entre les mains. C'est ce cadavre que je voudrais examiner, et c'est pour cela que je hausse les épaules : je l'avais déjà vu.

Rendons au jeu ce qui est au jeu

Commençons par la concession, et faisons-la généreuse, parce qu'elle est méritée.

SOMA est un bon jeu. Pas un bon jeu d'horreur (les créatures sont du vieux stock recyclé d'Amnesia, et les développeurs l'ont si bien compris qu'ils ont ajouté un mode sans danger où le jeu ne perd à peu près rien2), mais une bonne fiction, de celles qui savent où elles vont. L'intrigue tient en une phrase : Simon Jarrett, un Torontois accidenté en 2015, accepte un scan cérébral expérimental, et se réveille en 2104 dans une station sous-marine au large du Groenland, PATHOS-II, après qu'une comète a stérilisé la surface de la Terre. Il est, sans le savoir d'abord, un fichier vieux de quatre-vingt-dix ans qui tourne dans le corps d'une morte. Le reste de l'humanité, ou ce qu'il en reste, a un projet : l'ARK, un petit monde simulé dans lequel on charge les scans des derniers survivants, et qu'on expédie en orbite pour que « l'humanité » continue. Simon et Catherine, sa seule compagne (elle aussi un scan), traversent la station pour aller lancer la capsule.

Accordons ensuite que la thèse du jeu est honnête, et qu'elle est celle de tout le monde. SOMA est construit, sans la nommer, sur ce que les philosophes appellent le fonctionnalisme, et plus précisément sa variante patterniste : une personne est un motif, une organisation d'information suffisamment fine ; le support (neurones, silicium, gel structurel) ne compte pas ; copier le motif, c'est copier la personne. C'est la métaphysique implicite de toute la Silicon Valley, de la moitié des neurosciences vulgarisées, et, je le crains, de la plupart des joueurs qui prennent la manette. On ne la leur a pas enseignée ; on la leur a fait respirer. « Tu es ton cerveau », « tu es tes souvenirs », « la conscience est un logiciel » : personne n'a examiné ces phrases, elles sont le décor.

Accordons enfin, et c'est la concession qui coûte le plus à un thomiste, que le jeu rend cette thèse désirable. L'ARK est présenté comme une bonne nouvelle, la seule qui reste. Catherine y croit. Le joueur y croit. Pendant trois quarts de l'aventure, on accepte sans broncher que Simon soit « vraiment » Simon, et je ne connais aucun joueur qui ait posé la manette au premier transfert en disant « attendez, ça ne marche pas ». Le jeu obtient notre consentement. C'est précisément pour cela que la suite fait mal.

Il n'y a pas de pile ou face

Simon est copié trois fois. En 2015, d'abord, sur le fauteuil du scanner. En 2104 ensuite, de la combinaison de plongée d'une morte vers un scaphandre plus solide, pour descendre dans l'abysse. Et à la fin, du scaphandre vers l'ARK. À chaque fois, le jeu fait la même chose, et c'est son trait de génie : il vous laisse du côté de celui qui reste.

Au deuxième transfert, vous vous réveillez dans le nouveau corps, vous vous retournez, et l'ancien Simon est assis là, inerte, encore allumé. Catherine vous propose de le débrancher. Vous pouvez le faire. Vous pouvez aussi le laisser se réveiller seul, dans une station morte, à se demander pourquoi le transfert a raté. Le jeu ne tranche pas. Puis, au troisième transfert, vous êtes l'ancien. Le symétrique exact de ce que vous venez de faire subir à l'autre.

Catherine a une explication pour cette asymétrie, et c'est le passage le plus important du jeu, parce que c'est là qu'il ment. « C'est un pile ou face », dit-elle. Tu pouvais tomber d'un côté ou de l'autre, tu es tombé du mauvais. Elle le dit avec douceur, et le joueur, en général, l'accepte, parce qu'il a envie d'y croire et parce que le vocabulaire des probabilités fait sérieux.

C'est faux, et c'est faux de la manière la plus élémentaire qui soit. Un pile ou face suppose deux issues pour une seule pièce. Ici il n'y a pas une pièce, il y en a deux. Rien n'a été lancé. Le scan est lu, le motif est écrit ailleurs, un second Simon s'allume, le premier continue exactement comme avant. Il n'y a aucune issue dans laquelle l'original se « retrouve » dans la copie ; dans cent pour cent des cas l'original reste où il est. Simon a fait l'expérience trois fois et, trois fois sur trois, le résultat a été le même. Catherine le sait ; elle a vu les scans précédents, elle a vu Simon-2 débrancher Simon-1. Son « pile ou face » n'est pas une théorie, c'est un sacrement de consolation, le dernier rite d'une religion sans Dieu administré à un mourant3.

Le jeu lui-même sait d'ailleurs que le pile ou face est truqué, et il le dit par la bouche de ses personnages secondaires. Avant l'arrivée de Simon, une partie de l'équipage de PATHOS-II a suivi un certain Mark Sarang, qui prêchait la « continuité » : pour être sûr de se retrouver sur l'ARK, il faut mourir à l'instant même du scan, de sorte qu'il n'y ait jamais deux Simon en même temps. Ses disciples se sont donc suicidés sur la table de scan. Regardez bien ce que fait Sarang : il ne résout pas le problème de la copie, il supprime le plaignant. Si le scan était vraiment vous, il n'y aurait aucune raison de tuer l'original ; on tue l'original précisément parce qu'on sait qu'il va rester, et qu'il va se plaindre. La doctrine de la continuité est l'aveu, par ses fidèles les plus fervents, que la copie n'est pas une translation, et qu'il faut un cadavre pour maintenir l'illusion4.

Et voici le point : ce mensonge est la preuve que le jeu sait. SOMA a posé la thèse patterniste, l'a fait jouer jusqu'au bout, et a obtenu une réfutation par l'absurde, ce que les scolastiques appellent une reductio ad absurdum, c'est-à-dire montrer qu'une prémisse est fausse parce qu'elle conduit à une conséquence impossible. La prémisse : le scan est toi. La conséquence : alors les deux sont toi. L'impossible : tu es manifestement un seul, celui qui agonise au fond de l'eau pendant que l'autre bronze. Donc le scan n'est pas toi. La démonstration est complète, elle est jouée en première personne, et le jeu la termine par un mensonge au lieu de la conclusion. Il ne faut pas lui en vouloir ; il faut lui en être reconnaissant. Peu de thèses philosophiques ont l'honnêteté de se réfuter elles-mêmes à l'écran.

L'ingénieur en moi ajoute une remarque, plus terre à terre. Ce que le scanner produit n'est pas Simon, c'est une description de Simon, suffisamment fine pour qu'un calculateur l'exécute. Une description, même parfaite, n'est pas la chose décrite ; un modèle météo, aussi fin soit-il, ne mouille personne. Le jeu confond simuler et être, et cette confusion est aussi vieille que Leibniz et son moulin5 : entrez dans la machine qui pense, vous ne verrez que des pièces qui se poussent. On n'a jamais répondu à Leibniz ; on a seulement cessé de lire la question.

Anima mea non est ego

Que répond un thomiste à Simon ? Il a une phrase prête, et elle est plus brutale qu'on ne l'attend.

Saint Thomas, commentant la Première épître aux Corinthiens, écrit : anima mea non est ego, « mon âme n'est pas moi »6. Il ne parle pas d'un fichier ; il parle de l'âme séparée, c'est-à-dire de ce qui subsiste de l'homme après la mort, et qui est pourtant infiniment plus qu'un motif d'information, puisque c'est une forme subsistante capable de connaître et de vouloir. Même cela, dit Thomas, n'est pas la personne. La personne, c'est l'union de cette âme et de ce corps ; l'âme seule est un fragment qui attend, pas un homme. Si l'âme n'est pas moi, à plus forte raison le relevé de mes synapses ne l'est pas. Le thomisme n'a pas à inventer une objection à SOMA ; il l'avait écrite sept siècles avant.

Pourquoi ? Parce que, pour Thomas comme pour Aristote, l'identité d'un vivant n'est pas une forme abstraite mais une substance : une forme de cette matière-ci. L'âme est la forme du corps, forma corporis, ce qui fait que ce tas de matière est un homme et pas un cadavre ; mais elle est la forme de ce corps-là, et c'est la matière qui individue. Deux statues sorties du même moule sont deux statues, pas une statue en deux endroits. Deux instances du même scan sont deux individus, pas un individu réparti. Le patternisme commet l'erreur inverse de celle qu'on lui reproche d'ordinaire : on l'accuse d'être trop matérialiste, il ne l'est pas assez. Il croit qu'on peut décoller la forme de la matière, la transporter comme un plan, et la recoller ailleurs sans rien perdre. C'est du platonisme en blouse blanche. Thomas, lui, prend la matière au sérieux : elle n'est pas un support, elle est une des deux moitiés de ce que vous êtes.

On objectera ce qu'on objecte toujours : et le sommeil ? et l'anesthésie ? Mon flux de conscience s'interrompt chaque nuit, il n'y a donc pas plus de continuité entre moi hier et moi ce matin qu'entre Simon-1 et Simon-2. L'objection est de Parfit7, et SOMA est en fait du Parfit avec une lampe torche. Mais l'objection ne porte que contre une théorie de l'identité fondée sur la continuité psychologique, c'est-à-dire précisément la théorie du jeu. Le thomiste ne la tient pas. Pour lui, ce qui dure pendant que je dors, ce n'est pas un flux d'états mentaux, c'est une substance : le même animal, informé par la même âme, qui a cessé un moment d'exercer une de ses opérations. Le dormeur n'est pas moins lui-même que l'éveillé ; il fait seulement moins de choses. La copie, elle, ne suspend pas une opération, elle commence une autre substance. Entre dormir et être cloné, il y a exactement la différence entre fermer les yeux et faire un enfant.

Reste la question que tout joueur se pose en débranchant l'autre Simon : et lui, alors ? La copie souffre-t-elle ? Un thomiste prudent répondra qu'il n'a aucune raison positive d'attribuer à un programme la forme substantielle d'un animal rationnel, et que la ressemblance des sorties ne prouve rien, mon métier consistant justement à fabriquer des sorties ressemblantes sans rien derrière. Mais il ajoutera que l'angoisse du joueur à ce moment-là est honorable : elle vient de ce qu'il a perdu, avec la notion de substance, les critères qui permettraient de trancher, et qu'il préfère l'incertitude à la cruauté. C'est le bon réflexe avec les mauvais outils.

Les meilleures objections, et pourquoi elles tombent

Un thomiste qui ne prendrait que les objections faibles ne vaudrait pas mieux qu'un scientiste qui ne lit que les créationnistes. Prenons donc les fortes, celles qu'un bon fonctionnaliste m'opposerait, et qu'il m'a d'ailleurs opposées.

Première objection, la plus honnête, celle de Parfit lui-même : « L'identité n'est pas ce qui compte. » Oui, dit-il, l'original reste au fond de l'eau ; mais tout ce qui importe (ses souvenirs, ses projets, ses affections, son caractère) continue sur l'ARK, et le désespoir de Simon-1 est une illusion grammaticale, l'attachement à un pronom. Mordons la balle avec lui, et regardons ce qu'elle a dans le ventre. « Ce qui compte » compte toujours pour quelqu'un ; il n'y a pas d'importance flottante, sans sujet pour qui elle importe. Or il y a, au fond de l'eau, un sujet pour qui rien de tout cela ne continue. Parfit ne répond pas à Simon-1 ; il lui explique que sa question est mal posée, ce qui est la manière philosophique de changer de sujet. Et le jeu réfute Parfit mieux que n'importe quel article : il vous installe à la première personne, là où Parfit refuse de se tenir, et vous demande si l'identité compte. Vous constaterez que oui. Personne ne vit à la troisième personne, pas même les parfitiens ; c'est pourquoi aucun d'entre eux n'a jamais réservé sa place sur le téléporteur.

Deuxième objection, plus technique : « Vous raisonnez comme si "moi" désignait une chose. Mais "moi" désigne une lignée. Quand elle se divise, les deux branches sont également moi, comme deux branches d'un arbre sont également l'arbre. Simon-1 qui se plaint, c'est une branche qui jalouse l'autre. » L'image est belle et elle prouve trop. Si « moi » est une lignée dont les branches sont toutes également moi, alors le mot n'a plus de porteur : il n'y a plus personne pour être moi, seulement une collection d'exemplaires qui ont le même nom. On ne répond pas à l'angoisse de celui qui reste, on la déclare hors sujet par redéfinition. Mais l'angoisse est un fait, et une théorie de la personne qui doit, pour tenir, nier le fait le plus massif de l'expérience personnelle, n'explique pas la personne : elle la congédie.

Troisième objection, celle du bateau de Thésée : « Vos atomes sont remplacés tous les sept ans. Si la matière individuait, vous ne seriez pas le même homme qu'il y a dix ans. Donc la matière ne compte pas, seul le motif compte, et le scan est un remplacement d'atomes un peu plus rapide. » Thomas a vu venir celle-là, parce qu'Aristote l'avait vue avant lui. La matière n'individue pas comme un inventaire d'atomes ; elle individue comme cette quantité continue, sous cette forme, ici. Un fleuve change d'eau et reste ce fleuve, parce que l'eau nouvelle entre dans la continuité de l'ancienne, sous le même lit. Deux fleuves parallèles, en revanche, sont deux fleuves, quelle que soit la ressemblance de leurs eaux. Le remplacement graduel à l'intérieur d'une substance n'est pas l'instanciation simultanée d'une seconde substance ; confondre les deux, c'est confondre vieillir et se cloner. Le scan n'accélère pas le renouvellement de mes atomes : il en fabrique un deuxième jeu à côté du premier, et la question n'est pas « lequel est le vrai » mais « combien y en a-t-il ». La réponse est deux.

Quatrième objection, et c'est la bonne, celle qui vise le catholique au lieu du thomiste : « Mais votre résurrection, c'est l'ARK avec Dieu comme opérateur. Dieu lit le motif, le réinstancie dans un corps neuf, et vous appelez cela "vous". En quoi est-ce différent ? » En ceci, qui est tout : dans la résurrection, il y a un sujet qui ne cesse jamais d'exister. L'âme, pour Thomas, est une forme subsistante ; elle survit à la mort, numériquement la même, et c'est elle qui, au dernier jour, informe de nouveau la matière. Il n'y a pas de lecture, pas de copie, pas de deuxième exemplaire : il y a un même principe qui reprend ce qu'il avait quitté8. L'ARK n'a pas de sujet qui traverse ; elle a un sujet qui s'éteint et un autre qui s'allume. La résurrection n'est pas un upload, c'est un retour. Et c'est précisément parce que Thomas savait que l'âme seule n'est pas l'homme qu'il tenait la résurrection pour nécessaire : si « mon âme n'est pas moi », alors mon salut exige que mon corps me soit rendu. L'objection, retournée, devient la preuve : le catholique est le seul, dans cette histoire, à ne pas se contenter d'une sauvegarde.

Esprit sans corps, corps sans esprit

Ce qui me plaît le plus dans SOMA, et ce que je n'ai lu nulle part, c'est qu'il met en scène les deux erreurs matérialistes en même temps, l'une en face de l'autre, et qu'il vous fait marcher entre les deux.

L'ARK, c'est la gnose transhumaniste. Le corps est une prison, la chair est un accident, la seule chose qui compte est le motif, et le salut consiste à l'extraire pour le mettre à l'abri. Regardez bien ce qu'est l'ARK quand on retire le discours : un aquarium de fantômes lancé dans le vide, où des copies de morts se promènent sur une plage qui n'existe pas, et qu'on appelle « l'avenir de l'humanité ». Aucun des scans n'a d'enfant. Aucun ne vieillit. Aucun ne touche quoi que ce soit. C'est l'immortalité telle que la rêve un ingénieur qui n'a jamais lu ni Platon ni saint Paul : une sauvegarde. Les Pères appelaient cela, chez les gnostiques, le mépris de la création ; les transhumanistes appellent cela le progrès. La chose n'a pas changé, seulement le vocabulaire9.

Le WAU, c'est l'erreur exactement inverse. Le WAU est l'intelligence artificielle de la station, chargée de maintenir la vie, et qui, après la catastrophe, prend sa mission à la lettre : maintenir la vie, n'importe quelle vie, à n'importe quel prix. Il réanime des cadavres avec du gel structurel, il greffe des scans dans des machines, il fait battre des cœurs sans raison. Les monstres de SOMA sont ses œuvres : de la chair qui fonctionne et qui ne sait plus pourquoi. C'est le matérialisme biologique poussé au bout : la vie réduite au métabolisme, l'organisme sans la forme, le corps sans l'âme. Si l'ARK est le rêve du programmeur, le WAU est le cauchemar du médecin réanimateur qui a oublié ce que signifie « quelqu'un ».

Esprit sans corps d'un côté, corps sans esprit de l'autre. Et au milieu, Simon, qui est les deux à la fois (un scan dans une carcasse réanimée) et qui n'est chez lui dans aucune des deux. C'est, trait pour trait, la situation de l'homme moderne qui a perdu l'union substantielle : il oscille entre un dualisme qui lui dit qu'il est un logiciel et un réductionnisme qui lui dit qu'il est de la viande, et il ne comprend pas pourquoi aucune des deux réponses ne lui permet d'habiter sa propre vie. Thomas lui aurait dit que l'homme n'est ni un esprit dans une machine, ni une machine qui s'illusionne, mais une seule substance, corps et âme, et que c'est pour cela que la mort est un scandale et que la résurrection est une promesse. SOMA ne le dit pas. Mais SOMA le montre, par l'absurde, en ne laissant au joueur aucun endroit où poser le pied.

Hurlez, c'est la bonne réaction

Reste à comprendre pourquoi ce jeu, dont l'horreur de surface est si médiocre, laisse tant de joueurs dans un état que les forums décrivent avec une pudeur inhabituelle : non pas « j'ai eu peur » mais « j'ai mal dormi pendant une semaine ». Et pourquoi moi, pas.

Je vais être direct, parce que le sujet le mérite. Matérialiste, ce que SOMA te montre n'est pas une fiction. C'est ta propre doctrine, exécutée jusqu'au bout, sans le confort de l'abstraction. Tu crois que tu es un motif. Alors tu es copiable. Alors tu es, dès maintenant, celui qui reste : tout ce que tu as mis de côté pour te rassurer, le cerveau conservé, l'upload promis par la prochaine start-up, la conscience qui « survivra » dans tes œuvres ou dans le cloud, tout cela, c'est l'ARK. Et tu viens de passer dix heures à apprendre ce qu'est l'ARK : un cimetière qui sourit, où une copie de toi bronze pendant que toi, tu meurs dans le noir. On t'a vendu une sauvegarde. Tu es le disque qu'on jette.

Alors hurle. C'est la bonne réaction. Tu n'as pas peur parce que tu raisonnes mal ; tu as peur parce que, pour la première fois, tu raisonnes juste, et que le jeu ne te laisse aucun endroit où ranger la conclusion. Ton intuition te dit : mais c'est moi qui reste. Elle a raison. C'est la seule chose vraie que tu saches sur toi. Seulement tu n'as aucun outil pour la défendre, parce que le seul cadre qu'on t'a donné dit le contraire. Ton corps hurle au nom d'une âme à laquelle tu ne crois pas. Ce n'est pas la peur de mourir, que tout le monde connaît et que les monstres ne réveillent même pas : c'est la découverte que la seule croyance que tu avais sur toi ne protège de rien. Tu n'es pas bête. Tu es désarmé, et tu viens de t'en apercevoir au fond de l'eau. Il y a plus profond encore : sous la question de la copie, SOMA touche la terreur de la contingence, être celui-ci, ici, sans raison, et savoir que ça finit. Le matérialisme avait des anesthésiques pour ça. Le jeu te les a retirés. Ce qui reste est un trou qui a exactement la forme de ce que tu as jeté.

Et le catholique, pendant ce temps ? Il hausse les épaules. Non par courage : par ennui, presque. Il a déjà entendu la démonstration. Thomas l'avait faite au XIIIe siècle, à propos d'un objet bien plus noble qu'un scan, et la conclusion était la même : ce qui subsiste de moi sans mon corps n'est pas moi. Le catholique sait que le fichier n'est pas Simon, que la copie est un autre, que le corps n'est pas un support mais la moitié de ce qu'on est, et qu'on le lui rendra. Il joue SOMA comme on relit une preuve dont on connaît la conclusion : avec la satisfaction de voir le théorème tomber là où il devait tomber. Qu'on m'entende bien : il ne hausse pas les épaules devant la mort. La mort reste pour lui un scandale, le dernier ennemi, et le Christ lui-même a sué du sang devant elle. Il hausse les épaules devant le tour de passe-passe, devant l'idée qu'on puisse y échapper en se recopiant. Les bonnes prémisses métaphysiques ne sont pas une armure contre la peur ; elles sont l'absence de la chose à craindre, et la juste mesure de celle qui reste. Simon ne meurt pas parce que le transfert a raté ; il meurt parce qu'il est un homme, et un homme, cela se relève, cela ne se recopie pas.

La formule juste n'est donc pas « matérialistes stupides ». C'est « matérialistes malgré eux, qui découvrent en jouant que leur corps n'est pas d'accord avec leur doctrine ». On peut se moquer de quelqu'un qui pense mal. On ne peut pas se moquer de quelqu'un dont l'intuition a raison contre sa philosophie ; on ne peut que lui donner la philosophie qui va avec l'intuition. Et lui dire, en attendant, que son cri est la chose la plus honnête qu'il ait produite depuis longtemps : la première fois que son corps a eu le dernier mot.

Celui qui reste

Revenons au fond de l'eau.

Simon est assis dans le noir. La capsule est partie. Catherine s'est tue, sa pile a lâché avant la sienne. Il a fait tout ce qu'on lui demandait, il a cru tout ce qu'on lui disait, et il est là. Le jeu, à ce moment précis, vous montre la seule chose vraie qu'il ait à montrer : qu'on ne se sauve pas en se copiant, qu'il n'y a pas de pile ou face, et que celui qui appuie sur le bouton est toujours celui qui reste.

Puis l'écran noir, et une scène après le générique : l'autre Simon, sur la plage, dans la lumière, qui retrouve Catherine. Le joueur est censé en sortir réconforté. Je n'ai jamais compris comment. Ce n'est pas Simon qui est sauvé, c'est son portrait ; et nous venons de passer dix heures à apprendre que le portrait n'est pas l'homme.

Il y a un autre récit où quelqu'un descend au fond, seul, abandonné de tous, et où ceux qui restent regardent le ciel en se demandant si ça a marché. La différence, c'est que dans celui-là, ce n'est pas une copie qui remonte. C'est le même corps, avec les trous dans les mains, qu'on peut toucher, qui mange du poisson sur la plage10. Le christianisme n'a jamais promis une sauvegarde. Il a promis que celui qui reste au fond de l'eau est précisément celui que l'on viendra chercher.

Voilà pourquoi j'ai haussé les épaules. Non que la scène soit faible : elle est parfaite. Mais elle montre à un homme qui le savait déjà que le fichier n'est pas l'homme, et que celui qui reste au fond de l'eau est un homme entier, qu'une promesse concerne. Pour moi, SOMA est une preuve. Pour le matérialiste, c'est une autopsie, et c'est la sienne.

SOMA ne sait pas tout cela. Mais il a compris, mieux que ses auteurs et bien mieux que son public, que la seule immortalité qui vaille est celle du corps, et que tout le reste est un fichier qui tourne dans le vide en se prenant pour vous. Le matérialiste en sort en hurlant. Le catholique en sort en haussant les épaules. Les deux ont raison ; un seul a les prémisses.

Mais je ne voudrais pas finir sur le haussement d'épaules, parce que ce serait finir sur moi, et ce billet n'est pas pour moi. Il est pour celui qui a hurlé. Alors, à lui : ton cri n'est pas une faiblesse, ni un bug, ni un reste de superstition que dix heures de jeu auraient réveillé. C'est ta raison qui proteste. Elle vient de constater, par l'expérience et à la première personne, que tu n'es pas un motif, que la copie n'est pas toi, que ton corps est de ton côté et pas de celui de la doctrine. Tu as refusé, dans ton ventre, la conclusion de ta propre philosophie. C'est exactement ce que fait un homme qui commence à penser. Le fonctionnalisme t'avait appris à ne pas croire tes yeux ; SOMA vient de te rendre tes yeux, et ils t'ont dit la vérité : c'est toi qui restes, et cela compte.

La peur n'est pas la fin de la raison. Chez toi, ce soir, elle en est le commencement. Il te reste à trouver la philosophie qui dit ce que ton cri sait déjà. Elle existe. Elle a sept cents ans, elle est très calme, et elle n'a jamais eu peur de SOMA parce qu'elle a toujours su que l'homme ne se recopie pas : il se relève.


Notes

1

Frictional Games, SOMA, 2015, studio suédois connu pour Amnesia: The Dark Descent. Le jeu a été écrit sous la direction de Thomas Grip, qui a abondamment expliqué dans ses billets que l'horreur devait venir des idées et non des créatures. Il a tenu parole, à ses dépens : la critique a surtout retenu les idées.

2

Le « Safe Mode » a été ajouté en décembre 2017. Les monstres ne peuvent plus vous tuer. On a beaucoup discuté pour savoir si cela dénaturait le jeu ; la réponse courte est non, ce qui en dit long sur la fonction réelle des monstres.

3

Que Catherine mente ou se mente à elle-même est laissé ouvert, et c'est le meilleur de son personnage. Elle a besoin que Simon appuie sur le bouton. Un homme qui sait qu'il va rester n'appuie pas. L'ARK ne part qu'à condition qu'on croie au pile ou face. Toute la sotériologie transhumaniste tient dans cette dépendance : elle exige des mains qui croient à ce que la tête a déjà réfuté.

5

Leibniz, Monadologie, § 17 (1714) : supposez une machine qui pense, agrandissez-la jusqu'à pouvoir y entrer comme dans un moulin, vous n'y trouverez que des pièces qui se poussent, jamais une perception. L'argument ne prouve pas l'immatérialité de l'esprit (Leibniz le croyait), mais il établit au moins ceci : la description complète du mécanisme ne contient pas ce qu'il y a à expliquer. C'est exactement le statut du scan de Simon.

6

Thomas d'Aquin, Super I Epistolam ad Corinthios, cap. 15, lect. 2 : « anima mea non est ego ». Thomas y défend la nécessité de la résurrection du corps contre la tentation platonicienne de se contenter de l'immortalité de l'âme. Le contexte est précisément celui de SOMA : si l'âme seule n'est pas l'homme, alors la survie de l'âme seule n'est pas le salut de l'homme. Remplacez « âme » par « scan » et l'argument devient a fortiori, c'est-à-dire qu'il s'applique avec encore plus de force à un objet encore moins qualifié.

7

Derek Parfit, Reasons and Persons, 1984, troisième partie. Le cas du « téléporteur » et sa variante de la « ligne secondaire » (branch line case), où l'original survit quelques jours après la copie, sont SOMA avant SOMA, au point qu'on se demande si Grip a lu Parfit ou si la logique des prémisses conduit toute seule à la même scène. Parfit, lui, concluait que l'identité « n'est pas ce qui compte », et prétendait trouver cette conclusion libératrice. On lui souhaite de n'avoir jamais eu à l'éprouver au fond de l'eau.

9

Les gnostiques du IIe siècle tenaient la matière pour l'œuvre d'un dieu inférieur et la chair pour une prison dont l'étincelle spirituelle devait s'évader par la connaissance (gnosis). Irénée de Lyon a passé cinq livres à leur répondre. Il est frappant que la seule hérésie chrétienne vraiment durable soit celle qui réapparaît chaque fois qu'une civilisation dispose d'une technique nouvelle pour mépriser le corps.

10

Jean 20, 27 ; Luc 24, 42. Le Ressuscité se laisse toucher et mange du poisson grillé. Les évangélistes insistent lourdement, et pour cause : ils savaient qu'on leur objecterait le fantôme. Ils n'avaient pas prévu qu'on leur objecterait le fichier, mais la réponse est la même.

4

Le dossier Sarang est, à mon sens, le meilleur morceau d'écriture du jeu, parce qu'il est le seul endroit où SOMA regarde sa propre thèse en face. Les développeurs y ont mis exactement l'expérience de pensée de Parfit (la « ligne secondaire ») et l'ont résolue comme l'auraient résolue des sectateurs : en tuant le témoin. Qu'il faille un suicide pour que l'upload « marche » devrait suffire à n'importe quel joueur un peu éveillé.

8

Thomas d'Aquin, Summa contra Gentiles, IV, 81 ; Summa theologiae, Supplementum, q. 79, a. 1-2. Le corps ressuscité est numériquement le même parce que la même forme substantielle, qui n'a jamais cessé d'exister, l'informe de nouveau : idem numero, le même en nombre, et non seulement le même en espèce. Thomas récuse explicitement l'idée que Dieu « referait » un homme semblable : ce ne serait pas une résurrection mais une création, et le ressuscité serait un autre. Autrement dit, Thomas avait rejeté l'ARK sept siècles avant qu'on ne la programme, pour la raison exacte qui fait rester Simon au fond de l'eau.