Le péché comme arnaque publicitaire, ou pourquoi le diable aurait fait un excellent directeur marketing

Billets de catho

Promis, c'est pas du tout comme ça que je m'imagine le serpent. Il est encore moins prestigieux dans ma tête.

Promis, c'est pas du tout comme ça que je m'imagine le serpent. Il est encore moins prestigieux dans ma tête.

« Achetez maintenant, payez plus tard ! Satisfaction garantie ! Résultats immédiats ! »

Si vous avez déjà vu une publicité dans votre vie (et si ce n'est pas le cas, où habitez-vous, que je m'y installe), vous reconnaîtrez ce genre de promesses. Le problème, c'est que je ne parle pas ici de la dernière crème amincissante ou du robot-mixeur révolutionnaire vendu à 3h du matin sur une chaîne oubliée. Non. Je parle de la tentation.

Car voyez-vous, le diable est un publicitaire. Et un bon, en plus. Peut-être le meilleur de l'histoire. Il a juste un petit défaut professionnel : son produit n'existe pas. Mais on va quand même le lui acheter...

Le néant bien emballé

Saint Thomas, dans sa Somme Théologique, nous rappelle une vérité que nos contemporains ont du mal à digérer : le mal n'a pas d'existence propre1. Le mal est une privatio boni, une privation de bien. Autrement dit, le mal n'est pas une chose, c'est un trou. Une absence. Un manque.

Arrêtons-nous là un instant, parce que c'est important.

Quand vous péchez, vous n'obtenez pas quelque chose. Vous perdez quelque chose. Le péché ne vous donne rien ; il vous retire. C'est comme acheter une boîte joliment décorée pour découvrir qu'elle est vide. Non, pire : c'est comme payer pour qu'on vous vole.

Et c'est là tout le génie diabolique de l'affaire. Le tentateur ne vous vend pas un produit défectueux. Il vous vend du rien. Du néant ontologique présenté comme un bien désirable. La colère vous promet la justice et vous laisse avec l'amertume. La luxure vous promet l'union et vous abandonne dans la solitude. L'orgueil vous promet la grandeur et vous enferme dans votre petitesse.

Vous voyez le schéma ?

Les ficelles du métier

Toute bonne publicité fonctionne sur quelques principes simples, et notre ami le Malin les maîtrise parfaitement :

Premièrement, l'urgence artificielle. « C'est maintenant ou jamais ! » La tentation se présente toujours comme une occasion unique, une fenêtre qui va se refermer. Comme si Dieu, dans Son infinie bonté, n'avait prévu qu'une seule possibilité de bonheur, et que c'était précisément celle-là, celle qui sent le soufre. Le tentateur sait que si vous prenez le temps de réfléchir, vous verrez l'arnaque. Donc il vous presse2.

Deuxièmement, la demi-vérité. Le serpent, dans la Genèse, ne ment pas complètement. « Vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. » Techniquement vrai. Mais il omet de préciser que cette connaissance sera celle de l'expérience du mal, pas sa maîtrise. La bonne publicité dit vrai... en omettant l'essentiel. Oui, ce hamburger fait 500 calories. Par bouchée.

Troisièmement, l'illusion du contrôle. « Juste une fois. » « Je gère. » « Je peux m'arrêter quand je veux. » Le pécheur potentiel est toujours convaincu qu'il est plus malin que le produit qu'on lui vend. Spoiler : il ne l'est pas. Personne ne l'est. C'est d'ailleurs pour ça qu'on a besoin de la grâce.

Le produit fantôme

Revenons à notre métaphysique, si vous le voulez bien (et même si vous ne le voulez pas, c'est mon blog).

Le péché promet un bien apparent. C'est crucial. Personne ne pèche pour le mal en tant que tel. On pèche parce qu'on croit obtenir quelque chose de bon3. L'avare ne cherche pas la misère ; il cherche la sécurité. Le gourmand ne cherche pas l'écœurement ; il cherche le plaisir. Le paresseux ne cherche pas l'échec ; il cherche le repos.

Le problème, c'est que ces biens sont soit illusoires, soit obtenus par les mauvais moyens, soit disproportionnés par rapport à ce qu'on sacrifie pour les avoir. C'est acheter une Rolex à un type dans une ruelle sombre : même si par miracle c'est une vraie, quelque chose ne va pas dans la transaction.

Et une fois l'acte commis ? Le bien promis s'évapore. Reste le goût de cendre. L'acédie après la luxure. Le vide après la vengeance. La honte après l'orgueil. Le publicitaire a encaissé le chèque et fermé boutique.

Quelques techniques de contre-marketing

Bon. Assez de diagnostic. Comment fait-on, concrètement, quand la tentation se pointe avec ses prospectus aguicheurs ?

1. L'invocation mariale : le recours au service client compétent

La Vierge Marie a une particularité que nous n'avons pas : elle n'a jamais mordu à l'hameçon. Pas une seule fois. Immaculée Conception oblige, elle n'a jamais connu cette confusion qui nous fait prendre le néant pour un bien.

Quand la tentation arrive, invoquez-la. Un simple « Marie, aide-moi » suffit. Pas besoin d'un rosaire complet (même si ça ne fait jamais de mal). L'idée n'est pas magique ; c'est que tourner votre esprit vers elle, c'est déjà le détourner du prospectus diabolique. Et puis, soyons honnêtes : si quelqu'un peut vous aider à voir clair dans une arnaque, c'est bien celle qui n'y a jamais succombé4.

2. La parole à un ami : briser l'isoloir du péché

Le tentateur adore l'isolement. Il travaille mieux dans le noir, quand personne ne regarde. C'est pour ça que les pensées tentantes nous semblent toujours inavouables, honteuses, impossibles à partager.

Parlez-en. À un ami de confiance, à un prêtre, à votre conjoint si c'est approprié. Non pas pour qu'on vous juge, mais pour que la lumière entre. La plupart des tentations perdent 80% de leur pouvoir dès qu'on les verbalise. C'est comme ces peurs d'enfant qui s'évanouissent quand on allume la lumière : il n'y avait rien sous le lit.

L'Adversaire déteste ça. Son business model repose sur le secret. Cassez le secret, vous cassez son pouvoir.

3. L'examen immédiat : lire les petites lignes du contrat

Quand la tentation arrive, prenez trois secondes (oui, trois, pas trente, on n'a pas toujours le temps) pour vous demander : « Qu'est-ce qu'on me promet exactement ? Et qu'est-ce que ça va me coûter vraiment ? »

C'est l'équivalent spirituel de lire les conditions générales de vente. Personne n'aime le faire, mais c'est là que sont cachées les clauses problématiques. « Satisfaction garantie »... mais remboursement impossible. « Sans engagement »... sauf les quinze ans de culpabilité.

Saint Ignace appelait ça le discernement des esprits. Moi j'appelle ça du bon sens thomiste : distinguer le bien apparent du bien réel. La tentation présente toujours un bilan tronqué. À vous de compléter la colonne des coûts.

Le vrai produit

J'allais terminer là, mais ce serait malhonnête de ma part. Parce qu'il y a une dernière chose que le bon publicitaire diabolique espère que vous oublierez :

Il existe un bien réel.

Pas un bien apparent, pas un bien illusoire, pas un bien qui se dissipe après usage. Un bien qui comble véritablement, qui dure, qui s'accroît quand on le partage. Ce bien a un nom, et Il s'est incarné il y a deux mille ans.

La tentation fonctionne parce que nous avons vraiment soif. Le mensonge, c'est de nous faire croire que n'importe quelle flaque peut étancher cette soif. La vérité, c'est qu'il existe une source, et qu'elle ne tarit pas.

Et quand on tombe quand même ?

Parce qu'on va tomber. Vous allez tomber. Je vais tomber. On va tomber, retomber, re-retomber, et probablement re-re-retomber encore. Si vous attendez d'être parfait pour vous considérer sur le bon chemin, vous n'êtes pas catholique, vous êtes pélagien5.

Voici la bonne nouvelle que le publicitaire infernal ne vous dira jamais : ça n'a pas d'importance.

Enfin, si, ça en a. Pécher n'est pas anodin, ne faisons pas de fausse théologie bon marché. Mais ce qui compte, ce n'est pas le nombre de fois où vous mordez la poussière. C'est le nombre de fois où vous vous relevez. Et ce nombre-là peut être infini. Littéralement. Demandez à Pierre, qui a renié trois fois et qui a fini crucifié la tête en bas pour son Seigneur. Demandez à Augustin, qui a passé des années dans la débauche avant de devenir docteur de l'Église. Demandez à cette longue litanie de pécheurs magnifiques que nous appelons « les saints ».

Il y a une phrase que j'aime particulièrement, et dont j'ignore l'origine exacte (ce qui m'agace, mais passons) : « Un saint a un passé, un pécheur a un avenir. »

Relisez ça.

Le diable voudrait vous faire croire que vos chutes passées définissent votre identité. Que vous êtes vos péchés. Que c'est foutu, alors autant continuer à acheter ses produits frelatés, puisque de toute façon... C'est son dernier argument de vente, le plus vicieux : le désespoir. « Vous avez déjà tellement acheté chez moi, pourquoi aller voir ailleurs ? »

Sauf que non.

Votre passé ne vous définit pas. Votre prochaine décision, si. Et celle d'après. Et celle d'après encore. La sainteté n'est pas un état de perfection acquise ; c'est une direction maintenue malgré les zigzags. C'est se relever une fois de plus qu'on n'est tombé.

Alors la prochaine fois que vous tomberez (et vous tomberez, et moi aussi, et on se retrouvera au confessionnal comme deux imbéciles), ne restez pas par terre à contempler votre nullité. Relevez-vous. Allez vous confesser. Recommencez. Le Christ n'a pas dit à Pierre « tu ne me renieras jamais » ; Il lui a dit « quand tu seras revenu, affermis tes frères »6.

Quand tu seras revenu. Pas si.

Le vrai produit, Lui, ne fait pas de publicité. Il attend qu'on Le cherche. Et quand on Le trouve, qu'on Le perd, et qu'on Le retrouve encore, Il ne dit pas « je t'avais prévenu ». Il dit « je t'attendais ».

C'est moins vendeur comme slogan. Mais c'est vrai.

Notes

1

Summa Theologiae, Ia, q. 48, art. 1 : « Le mal n'est pas quelque chose qui existe, mais la privation d'un bien particulier. » Pour ceux qui voudraient approfondir sans se taper les 3000 pages de la Somme (lâches !), c'est un point crucial de la métaphysique thomiste.

2

C'est d'ailleurs pour ça que les Pères du désert recommandaient de ne jamais prendre de décision importante dans un état d'agitation. Le calme est l'ennemi de l'arnaque.

3

Saint Thomas encore, Summa Theologiae, Ia-IIae, q. 78, art. 1 : « Personne ne veut le mal en tant que mal, mais sous l'aspect d'un bien apparent. » Si vous retenez une seule chose de cet article, retenez ça.

4

Et si vous me trouvez superstitieux de prier Marie, faites comme moi quand je ne comprends pas quelque chose : essayez d'abord, jugez ensuite.

5

L'hérésie de Pélage, qui pensait qu'on pouvait atteindre la perfection morale par ses propres forces, sans la grâce. Spoiler : on ne peut pas. C'est d'ailleurs tout l'intérêt d'avoir un Sauveur.

6

Luc 22, 32. Le Christ savait que Pierre allait Le renier. Il le savait, et Il l'a quand même choisi comme chef de Son Église. Si ça ne vous donne pas espoir, je ne sais pas ce qu'il vous faut.