II. Principe de raison ontologique : l'absurde n'existe pas
On admet parfois, après avoir concédé l'existence du réel, que ce réel serait fondamentalement absurde. Il serait là, certes, mais sans raison, sans structure, sans intelligibilité intrinsèque. Le monde serait un fait brut, un donné opaque, et toute recherche de sens ne serait qu'une projection humaine, une tentative désespérée d'imposer de l'ordre à ce qui n'en a pas.
Cette position a une allure grave, presque héroïque. Elle donne l'impression d'un courage lucide face au silence du monde. Mais elle repose sur une confusion majeure, et une erreur métaphysique profonde : l'absurde, pris au sens fort, est indiscernable du néant.
Il faut être clair. Ce qui est véritablement absurde — c'est-à-dire dénué de toute structure, de toute détermination, de toute intelligibilité — n'est pas. Il ne peut pas être.
Pourquoi ? Parce que parler de quelque chose, quel que soit le degré minimal de discours, suppose déjà que ce quelque chose soit déterminé d'une manière ou d'une autre. Dire « X existe » implique que X soit quelque chose plutôt que rien, et donc qu'il possède au moins une structure ontologique minimale qui le distingue du néant.
Un monde absolument absurde serait un monde sans structure. Un monde sans structure serait indistinguable du néant. Or le néant n'est pas un étant. Il n'est même pas un "quelque chose". Il n'existe pas.
Ainsi, poser un réel absolument absurde, c'est prétendre affirmer l'existence de ce qui, par définition, ne peut être distingué de ce qui n'est pas. C'est une contradiction déguisée en posture existentielle.
Le néant n'existe pas (et ce point est décisif)
Il faut ici lever une confusion extrêmement répandue : le néant n'est pas une chose. Ce n'est pas une réalité étrange, obscure, mystérieuse, qui flotterait quelque part derrière l'être. Le néant n'est rien d'autre qu'une abstraction de l'esprit, un outil conceptuel commode pour parler de l'absence totale d'étant.
Dire « il n'y a rien » ne désigne pas un objet spécial appelé "rien". Cela signifie simplement : il n'y a pas d'objet.
Le néant n'a pas de propriétés. Il n'a pas de structure. Il n'agit pas. Il ne se donne pas. Il ne peut pas être cause de quoi que ce soit.
Par conséquent, toute réalité qui existe est, par le seul fait d'exister, structurée, déterminée, intelligible au moins en droit. Même ce que nous ne comprenons pas encore n'est pas absurde : il est simplement au-delà de notre compréhension actuelle.
Dire que le monde est absurde est encore lui donner un sens
Il y a ici un point décisif, souvent manqué.
Dire que le monde est absurde, ce n'est pas se taire. C'est encore dire quelque chose du monde.
Or pour dire qu'une chose est absurde, il faut implicitement la comparer à un horizon de sens. On ne peut qualifier d'absurde que ce qui déçoit une attente de rationalité. L'absurde n'est jamais premier : il est toujours relatif à un sens présupposé.
Dire « le monde est absurde » signifie en réalité :
Le monde ne correspond pas au sens que j'attendais de lui.
Mais alors une question se pose immédiatement, et elle est inévitable : en vertu de quoi cette attente de sens serait-elle illégitime ?
Pourquoi ce sens attendu serait-il une illusion, et non l'indice d'un ordre réel qui nous dépasse ? Rien ne permet de trancher en faveur de l'absurde sans déjà supposer que le monde devrait être autre chose que ce qu'il est — ce qui est encore une manière de lui imposer une norme.
On peut parfaitement renverser la vapeur : ce que nous appelons « absurde » n'est peut-être rien d'autre que l'ordre du réel tel qu'il est, un ordre qui excède nos catégories, nos désirs, nos schémas simplificateurs.
L'absurde ne serait alors pas dans le monde, mais dans notre refus d'admettre qu'il ne nous est pas immédiatement transparent.
Mise à terre : pourquoi l'absurde est impraticable
Prenons les choses simplement.
Premier exemple : reconnaître quelque chose. Si je reconnais une chaise, une pierre, un visage, même confusément, c'est parce que ce que je perçois possède une forme, une stabilité, une identité minimale. Un pur chaos indifférencié ne serait même pas reconnaissable comme chaos. Il ne serait rien.
Deuxième exemple : se tromper. Je ne peux me tromper que par rapport à quelque chose qui est déterminé. Si tout était absolument absurde, il n'y aurait ni erreur, ni correction possible. Or nous corrigeons sans cesse nos erreurs. Cela suppose un réel qui ne varie pas au gré de nos représentations.
Troisième exemple : parler. Dire « le monde est absurde » suppose que les mots aient un sens, que les phrases renvoient à quelque chose, que l'interlocuteur puisse comprendre. Autrement dit, cela suppose déjà un monde intelligible. L'énoncé détruit ce qu'il présuppose.
Quatrième exemple : agir. Même celui qui proclame l'absurde se lève le matin, évite le danger, cherche ce qui lui semble préférable. Il agit comme si le monde avait une structure stable et connaissable. L'absurde n'est jamais vécu ; il est seulement proclamé.
La philosophie réaliste n'affirme donc pas que le monde est entièrement compris, ni qu'il est simple, ni qu'il se livre sans résistance. Elle affirme quelque chose de beaucoup plus sobre, mais aussi beaucoup plus solide :
Ce qui est, n'est pas absurde, car l'absurde n'est pas.
Il peut y avoir du mystère. Il peut y avoir de l'opacité. Il peut y avoir de l'incompréhensible pour nous.
Mais il ne peut pas y avoir un réel absolument dénué de raison sans que l'être lui-même disparaisse.
À ce stade, l'exigence devient inévitable : si le réel est, et s'il n'est pas absurde, alors il appelle des raisons, des causes, une intelligibilité qui ne peuvent pas être simplement niées sans incohérence.
La question n'est plus si le réel a une raison. La question est désormais : quelle est la profondeur de cette raison, et jusqu'où elle conduit.
Et il devient de plus en plus difficile d'éviter la suite.