III. Ex nihilo nihil fit : de rien, rien ne vient
Avant de parler de distinctions réelles, il faut écarter une confusion tenace, entretenue à la fois par certaines vulgarisations scientifiques et par une métaphysique moderne paresseuse : l'idée selon laquelle quelque chose pourrait surgir du néant.
Le principe ex nihilo nihil fit — « de rien, rien ne vient » — est souvent caricaturé comme un dogme antique, un réflexe aristotélicien dépassé, ou pire, comme un a priori arbitraire imposé au réel. C'est exactement l'inverse.
Ce principe n'est pas posé avant l'expérience. Il est imposé par le fait même qu'il y ait de l'être.
Car il faut être rigoureux : le néant n'est pas une chose mystérieuse qui attendrait patiemment de produire quelque chose. Le néant n'est pas un état. Il n'est pas une réserve. Il n'est pas un "avant" temporel. Le néant n'est pas.
Dire « il n'y a rien » ne désigne pas une situation étrange ; cela signifie simplement : il n'y a pas d'étant. Point.
Dès lors, l'idée selon laquelle il y aurait d'abord "rien", puis soudain "quelque chose" qui apparaîtrait — poof — est incohérente de bout en bout. Elle suppose subrepticement que ce "rien" possède :
- une temporalité (il y a un avant et un après),
- une capacité de changement (il se passe quelque chose),
- une possibilité interne (le néant pourrait devenir autre chose que lui-même).
Mais à ce stade, on ne parle déjà plus du néant. On a réintroduit de l'être par la fenêtre, tout en continuant à prononcer le mot "rien" par habitude.
Pourquoi nier ex nihilo nihil revient à dire n'importe quoi
Supposer que quelque chose puisse surgir du néant revient nécessairement à l'une de ces deux erreurs — ou aux deux à la fois :
-
Confondre le néant et l'être, comme s'ils appartenaient à un même registre ontologique, comme si le néant était une sorte d'état extrême de l'être.
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Attribuer au néant des propriétés, c'est-à-dire le traiter comme une chose : il "contiendrait" une possibilité, il "permettrait" l'émergence de quelque chose, il "ferait" advenir.
Dans les deux cas, on viole frontalement le principe de non-contradiction. On affirme implicitement que ce qui n'est pas… est. Que le non-être possède une forme d'être. Que le vide agit.
Ce n'est pas une thèse audacieuse. C'est une confusion conceptuelle.
Car enfin, s'il n'y a rien, alors :
- il n'y a pas de temps,
- il n'y a pas de changement,
- il n'y a pas de possibilité,
- il n'y a pas de conditions.
Dire qu'"il y avait rien, puis quelque chose" revient à dire qu'il y avait déjà autre chose que rien.
Ce n'est pas une subtilité scolastique. C'est une exigence élémentaire de cohérence.
Mise à terre : pourquoi personne ne pense réellement contre ex nihilo nihil
Regardons comment nous pensons et agissons réellement.
Premier exemple : expliquer. Quand quelque chose apparaît — un phénomène, un objet, un événement — nous cherchons une cause. Personne ne se satisfait sérieusement de "ça vient de rien". Même ceux qui le disent ajoutent immédiatement une structure, un champ, une fluctuation, une loi. Autrement dit : de l'être.
Deuxième exemple : produire. Créer, fabriquer, transformer : tout cela suppose toujours quelque chose de préexistant. Même l'artiste le plus "créatif" ne tire pas son œuvre du néant ; il travaille une matière, une langue, une forme. La création humaine est toujours ex aliquo, jamais ex nihilo.
Troisième exemple : nier le principe. Même celui qui nie ex nihilo nihil ne le nie que verbalement. Dans sa pensée effective, il ne peut pas le faire. Car pour nier, il faut déjà qu'il y ait quelque chose à nier, un discours, un sens, une cohérence minimale. Son esprit retombe immédiatement dans les conditions mêmes qu'il prétend refuser.
Et c'est là le point décisif.
Pourquoi le réalisme revient toujours
Notre esprit est accordé au réel. Non par convention culturelle, non par dressage social, mais par nécessité ontologique. Penser, c'est déjà se mouvoir dans l'ordre de l'être. Il est impossible de penser durablement contre le réalisme sans sombrer dans l'incohérence.
C'est pour cela que, même lorsqu'on proclame la victoire de l'absurde, du néant, du hasard radical, les catégories réalistes reviennent immédiatement :
- cause,
- condition,
- structure,
- possibilité,
- loi.
On peut les maquiller, les renommer, les diluer — mais on ne peut pas les éliminer.
Ex nihilo nihil n'est donc pas une option métaphysique parmi d'autres. C'est la conséquence directe du fait qu'il y a quelque chose plutôt que rien. Et ce "quelque chose" n'est pas un bloc indifférencié : il est structuré, articulé, distinguable.
C'est précisément pour cela que les distinctions réelles deviennent maintenant inévitables.
Car si quelque chose est, alors :
- il n'est pas tout ce qu'il est de la même manière,
- il ne s'identifie pas à ce qu'il n'est pas encore,
- il ne peut pas devenir sans principes internes de détermination.
Et c'est là que commence réellement la métaphysique.