VI. Principe de causalité hiérarchique : ce qui est en puissance ne s'actualise pas par soi-même

La distinction entre acte et puissance a une conséquence immédiate, que l'on peut tenter d'ignorer, mais qu'on ne peut pas supprimer sans ruiner tout ce qui précède :

Ce qui est en puissance ne peut pas s'actualiser par soi-même.

Ce n'est pas une thèse théologique. Ce n'est pas un postulat métaphysique arbitraire. C'est une exigence logique directe.

Car enfin, si une chose est en puissance par rapport à une détermination donnée, cela signifie précisément qu'elle ne la possède pas encore. Dire qu'elle pourrait se donner à elle-même ce qu'elle n'a pas encore, c'est dire qu'elle l'a déjà. C'est une contradiction pure et simple.

Autrement dit : ce qui est seulement capable d'être autrement n'est pas encore ce qu'il devient. Il lui faut donc un principe déjà en acte pour être actualisé.

Pourquoi l'auto-actualisation est impossible

Supposer qu'une chose puisse s'actualiser par elle-même revient à affirmer qu'elle est, sous le même rapport :

C'est exactement ce que le principe de non-contradiction interdit.

Ce point est souvent masqué par des formulations floues : on parle de "spontanéité", de "processus naturel", d'"émergence". Mais ces mots n'expliquent rien. Ils renomment le problème sans le résoudre.

La spontanéité n'est pas l'absence de cause ; un processus est toujours le processus de quelque chose ; l'émergence suppose déjà des conditions actuelles à partir desquelles quelque chose émerge.

Le langage peut être inventif. Le réel, lui, reste têtu.

Causalité accidentelle et causalité hiérarchique

À ce stade, une distinction décisive s'impose.

Il existe des séries causales accidentelles, où les causes se succèdent dans le temps :

Ces séries peuvent, en principe, être longues, voire indéfinies. Elles ne posent pas le vrai problème métaphysique.

Mais il existe aussi des séries causales hiérarchiques, où les causes ne sont pas simplement antérieures dans le temps, mais simultanément dépendantes :

Si la main cesse d'agir, le bâton n'agit plus, et la pierre ne bouge plus. La causalité ici est actuelle, non héritée.

C'est ce second type de causalité qui est décisif.

Mise à terre : pourquoi la hiérarchie est incontournable

Prenons des exemples simples.

Premier exemple : l'instrument. Un instrument n'agit qu'en tant qu'il est utilisé. Un couteau ne coupe pas par lui-même. Il coupe parce qu'un agent l'emploie. Sa capacité d'agir est réelle, mais dérivée. Elle dépend d'un acte premier.

Deuxième exemple : le mouvement. Un wagon est tiré par une locomotive. La force qu'il exerce ne lui appartient pas en propre ; elle est transmise. S'il n'y a pas de source actuelle de mouvement, toute la chaîne s'arrête.

Troisième exemple : les processus naturels. Dire qu'un processus "se fait tout seul" signifie seulement qu'il n'est pas intentionnellement dirigé par un agent humain. Cela ne signifie jamais qu'il est sans principe actuel. La nature n'est pas un néant actif.

Dans tous les cas, la même structure apparaît : ce qui agit sans être en acte par soi agit par participation.

La dépendance actuelle du devenir

Revenons au changement.

À chaque instant où une chose change, elle passe de la puissance à l'acte. Et à chaque instant, ce passage exige un principe déjà en acte. Pas hier. Pas dans un passé lointain. Ici et maintenant.

Autrement dit : le devenir du réel est actuellement suspendu à des principes actualisants.

On peut multiplier les médiations, les niveaux, les relais — mais on ne peut pas supprimer cette dépendance sans abolir le changement lui-même.

Et c'est ici que la portée métaphysique devient impossible à esquiver.

La conséquence que l'on repousse toujours

Si tout ce qui change est actualisé par autre chose, et si cette actualisation est hiérarchique et actuelle, alors une question s'impose, qu'on le veuille ou non :

Peut-on avoir une série hiérarchique d'actualisation sans terme premier en acte ?

Une série où tout serait instrument, mais où rien ne serait source. Une série où tout serait emprunté, mais où rien ne serait possédé en propre.

La réponse n'est pas difficile. Une telle série n'agirait pas du tout.

Si tout est dérivé, rien n'est donné. Si tout est en puissance par rapport à son agir, rien n'agit.

À ce stade, il devient clair que le réel, tel que nous l'expérimentons — changeant, structuré, intelligible — ne peut pas être ultimement auto-suffisant.

Et sans encore nommer ce que cela implique, une chose est désormais certaine : le devenir du monde suppose un principe qui n'est pas lui-même en devenir.

La suite n'est plus une option. Elle est une nécessité.