VII. Principe d'actualité pure : le premier principe ne peut être en puissance

Le principe de causalité hiérarchique a laissé le réel dans une situation très précise : le changement existe, il est intelligible, il est réel, et il dépend à chaque instant de principes actualisants. Pas de manière vague ou historique, mais actuellement.

Or cela impose une conséquence que l'on ne peut pas ajourner indéfiniment :

Une série hiérarchique d'actualisation ne peut pas être constituée uniquement de ce qui est en puissance.

Autrement dit : il doit exister un principe qui soit en acte sans mélange de puissance.

Ce n'est pas une hypothèse ajoutée de l'extérieur. C'est ce qui reste une fois toutes les échappatoires fermées.

Pourquoi un premier principe en puissance est impossible

Reprenons calmement.

Dans une série hiérarchique :

Si l'on suppose que tous les éléments de la série sont en puissance par rapport à leur agir, alors aucun n'est en mesure d'actualiser quoi que ce soit.

C'est exactement comme une suite d'instruments sans musicien, ou une chaîne de miroirs sans source lumineuse. On peut multiplier les relais à l'infini : sans acte premier, il ne se passe rien.

Or quelque chose se passe. Le changement est là. L'actualisation est effective.

Donc il existe nécessairement un principe qui n'emprunte pas son acte, un principe qui agit sans être lui-même actualisé par un autre.

Ce principe ne peut pas être seulement "le premier dans le temps"

Une erreur classique consiste à croire que ce raisonnement cherche un premier événement chronologique, un "tout premier changement" situé dans un passé lointain. Ce n'est pas le sujet.

Le principe recherché n'est pas premier dans le temps, mais premier dans l'ordre de l'actualité.

Même si le monde était éternel — hypothèse parfaitement compatible avec ce raisonnement — il faudrait toujours, ici et maintenant, un principe qui :

La dépendance est ontologique, pas historique.

Pourquoi ce principe doit être acte pur

Si ce premier principe possédait encore une quelconque puissance non actualisée, alors il pourrait changer. Et s'il pouvait changer, il aurait besoin d'être actualisé par autre chose.

Mais alors il ne serait plus premier.

Donc :

Il doit être acte pur — c'est-à-dire être ce qu'il est sans manque, sans devenir, sans dépendance.

Ce point est décisif : l'actualité pure n'est pas un superlatif poétique, mais une nécessité métaphysique.

Ce que l'actualité pure implique immédiatement

À ce stade, plusieurs conséquences s'imposent d'elles-mêmes :

  1. Immutabilité — Ce qui est acte pur ne peut pas changer, puisqu'un changement supposerait une puissance à actualiser.

  2. Simplicité réelle — Ce qui est acte pur ne peut pas être composé de parties, de principes distincts, ou d'éléments assemblés. Toute composition introduirait une dépendance.

  3. Indépendance absolue — Ce principe ne reçoit rien. Il ne dépend de rien. Il n'est pas conditionné.

  4. Actualité plénière — Il n'a pas l'acte : il est acte.

Rien de tout cela n'est encore religieux. Nous n'avons parlé ni de révélation, ni de prière, ni de morale. Nous avons simplement suivi, sans tricher, les exigences du réel tel qu'il se donne.

Mise à terre : pourquoi ce principe est inévitable

Revenons une dernière fois à l'expérience ordinaire.

À chaque instant :

Si tout ce qui agit le faisait par emprunt, alors l'agir serait impossible. Or il est là, indiscutablement.

Dire "il n'y a que des processus" ne suffit pas. Dire "il n'y a que des lois" ne suffit pas. Dire "il n'y a que des relations" ne suffit pas.

Un processus sans acte est un mot. Une loi sans actualité est une abstraction. Une relation sans termes réels n'est rien.

Il faut, ultimement, quelque chose qui soit acte sans réserve, sans condition, sans devenir.

Là où nous en sommes

À ce point du raisonnement, une chose est acquise :

Le réel changeant, intelligible et structuré suppose l'existence d'un principe qui est acte pur, sans puissance, sans composition, sans dépendance.

On peut refuser de l'appeler "Dieu". On peut différer l'identification. Mais on ne peut plus l'éliminer sans nier tout ce qui a été établi auparavant.

Et ce principe, précisément parce qu'il est acte pur, ne peut pas être pensé comme un étant parmi d'autres.

C'est ce dernier point — souvent mal compris, souvent caricaturé — qui va désormais demander à être clarifié.

Et là, il ne restera plus beaucoup d'illusions à sauver.