XI. Chasse à la définition du hasard : pourquoi le hasard n'est jamais ce que l'on croit
Le mot hasard est l'un des plus employés, et l'un des moins définis, dès qu'il s'agit d'éviter des conclusions métaphysiques. On l'invoque comme une explication ultime, alors qu'il n'est, en réalité, jamais une explication. Pour comprendre pourquoi, il faut commencer par faire ce que l'on fait trop rarement : définir ce dont on parle.
Or le terme hasard recouvre en réalité plusieurs notions distinctes, qui n'ont pas le même statut ontologique. Les confondre, c'est se condamner à dire n'importe quoi avec aplomb.
1. Le hasard comme ignorance (hasard épistémique)
C'est le sens le plus banal — et le plus légitime.
Dire qu'un événement est dû au hasard signifie ici : nous ne connaissons pas les causes qui ont conduit à cet événement.
Le lancer d'un dé est l'exemple canonique. Le résultat est imprévisible pour nous, mais il dépend de causes parfaitement réelles : angle de lancement, force, frottements, forme du dé, etc. Le hasard ne produit rien ; il désigne notre ignorance.
Dans ce sens, le hasard n'est pas dans le réel, mais dans notre rapport au réel. Il n'a aucune portée ontologique.
Confondre ce hasard avec une absence réelle de cause est une erreur élémentaire.
2. Le hasard comme rencontre de causalités indépendantes
Il existe un second sens, plus technique, déjà identifié par Aristote.
Un événement est dit "hasardeux" lorsqu'il résulte de la rencontre de séries causales indépendantes, sans coordination intentionnelle.
Exemple trivial : Je sors acheter du pain. Un ami sort jeter ses poubelles. Nous nous rencontrons dans la rue.
Cette rencontre est "due au hasard" — non pas parce qu'elle est sans cause, mais parce qu'elle n'était visée par aucune des causes en jeu.
Le hasard, ici, est un déficit de finalité, pas un déficit de causalité.
Ce sens est parfaitement compatible avec un réalisme fort : les causes existent, elles agissent, mais leur convergence n'était pas ordonnée à cet effet précis.
3. Le hasard comme contingence réelle
On parle parfois de hasard pour désigner le fait qu'un événement aurait pu ne pas se produire, sans contradiction.
C'est le registre de la contingence.
Dire qu'un événement est contingent signifie :
- qu'il n'est pas nécessaire,
- qu'il dépend de conditions,
- qu'il n'est pas exigé par l'essence des choses.
Ce sens est ontologiquement sérieux, mais il ne nie rien : le contingent est réel, mais non nécessaire.
Dire qu'un événement est contingent n'est jamais dire qu'il est sans cause. C'est dire qu'il n'est pas imposé par une nécessité interne.
La confusion commence quand on glisse de contingent à absurde.
4. Le hasard comme puissance non déterminée
C'est ici que la métaphysique réaliste apporte une clarification décisive.
Certains événements ne sont pas déterminés de manière univoque, mais ils procèdent néanmoins de puissances réelles. Le passage à l'acte n'est pas déclenché par une cause mécanique déterminante, mais il n'est pas pour autant un surgissement du néant.
C'est exactement ce qui se joue dans les phénomènes quantiques.
Le hasard, ici, désigne :
- non une absence d'être,
- mais une indétermination du mode d'actualisation.
Il y a de la puissance réelle, fondée dans ce qui est, qui peut s'actualiser selon plusieurs modalités, sans être strictement déterminée à l'une d'elles.
Ce hasard n'est pas un vide causal. Il est un excès de réalité sur nos modèles déterministes.
5. Ce que le hasard n'est jamais
Il est crucial de le dire explicitement.
Le hasard n'est jamais :
- une cause,
- un principe,
- une source ontologique,
- un substitut au réel.
Dire « c'est le hasard » n'est pas expliquer. C'est renoncer à expliquer tout en donnant l'illusion inverse.
Dès qu'on demande : « Pourquoi y a-t-il ce hasard plutôt que rien ? » — le mot s'effondre.
Car le hasard n'existe jamais par lui-même. Il est toujours :
- relatif à une ignorance,
- relatif à une structure,
- relatif à une puissance,
- relatif à des causes réelles.
6. Pourquoi le hasard est souvent invoqué abusivement
Le hasard est devenu un mot-refuge. Il permet de :
- refuser la causalité sans l'analyser,
- éviter la question du fondement,
- donner un vernis scientifique à une position métaphysique paresseuse.
Mais cette stratégie ne tient pas.
Le hasard ne supprime pas la question de l'être. Il la déplace, maladroitement.
Conclusion : le hasard n'explique rien, il exige une explication
Le hasard n'est pas un rival de la causalité. Il est un symptôme : soit de notre ignorance, soit de la contingence, soit de la richesse ontologique du réel.
Dans aucun cas il ne permet de se passer de l'être, de la cause, ou de l'acte.
Quand le hasard est invoqué pour fermer une question métaphysique, c'est toujours le signe qu'elle vient justement d'être ouverte.