XII. Conclusion : pourquoi le réalisme est une méta-métaphysique
Le réalisme n'est pas une option philosophique parmi d'autres. C'est le prix d'entrée pour penser quoi que ce soit.
Avant toute théorie, toute critique, toute négation, il faut déjà que quelque chose soit. Avant toute méthode, toute science, toute déconstruction, il faut déjà que l'intelligence soit prise dans l'être. On peut jouer longtemps avec les mots, les modèles et les postures, mais on ne pense jamais depuis le néant.
Et dès que l'on accepte cela — que le réel est, qu'il agit, qu'il change — on est déjà engagé bien plus loin qu'on ne le croit. Chaque pas honnête entraîne le suivant. Chaque refus de tricher resserre l'étau. Le réel ne lâche pas.
Le théisme classique n'est pas une croyance plaquée sur le monde pour rassurer des consciences inquiètes. Il est le point où la raison cesse enfin de se mentir à elle-même. Le point où elle accepte de regarder jusqu'au bout ce qu'elle fait déjà, à chaque instant, quand elle comprend, distingue, explique, agit.
On peut refuser Dieu. Mais on ne peut pas le faire proprement. On ne peut pas le faire sans coût. Et ce coût, c'est toujours le même : mutiler l'intelligence, introduire des incohérences tolérées, appeler "mystère" ce qui est refus de conséquence, appeler "hasard" ce qui est aveu d'impuissance, appeler "absurde" ce qui dépasse.
Étienne Gilson l'a dit avec une sobriété définitive dans Le Vade-mecum du débutant réaliste : on peut bien tenter de ne pas être réaliste, on ne peut pas ne pas l'être. Toute pensée qui prétend nier le réel le présuppose déjà. Toute critique du réalisme ne tient que par ce qu'elle cherche à détruire.
Il en va exactement de même ici.
Pourquoi le réalisme est plus fort que toutes les autres métaphysiques
On pourrait croire que la métaphysique réaliste est une option parmi d'autres : face au matérialisme, à l'idéalisme, au naturalisme, au structuralisme, etc. Ce serait une erreur de perspective. Le réalisme n'est pas une thèse concurrente dans un marché d'ontologies ; il est le cadre minimal dans lequel toute métaphysique cohérente peut seulement exister.
Autrement dit : toute métaphysique vit déjà dans le réalisme, qu'elle l'admette ou non.
Pourquoi ? Parce que toute métaphysique, pour être autre chose qu'un jeu de mots, doit satisfaire une condition élémentaire : elle doit pouvoir être pensée comme vraie ou fausse. Et cette seule exigence suffit à la lier irréversiblement à l'être.
Toute métaphysique suppose déjà le réel
Prenons-les une par une.
Le matérialisme affirme que tout est matière. Très bien. Mais alors la matière est. Elle existe indépendamment de l'esprit. Elle possède des propriétés, des structures, une intelligibilité minimale. Autrement dit : le matérialisme est une métaphysique réaliste de la matière.
L'idéalisme affirme que tout est idée, esprit, représentation. Soit. Mais alors il faut bien que ces idées soient, qu'elles aient une consistance ontologique suffisante pour être pensées, comparées, critiquées. L'idéalisme est donc un réalisme de l'esprit, même quand il prétend nier le réel extérieur.
Le structuralisme affirme que seules les relations comptent. Mais une relation sans termes n'est rien. Les structures doivent être quelque chose, même si l'on refuse de leur donner un support substantiel. Là encore, on ne sort pas de l'être.
Même le nihilisme le plus radical, dès qu'il se formule, suppose :
- un discours qui est,
- un sens qu'il nie,
- une vérité qu'il prétend affirmer.
Il se détruit performativement, mais il ne sort jamais du réel.
Ainsi, toute métaphysique qui ne s'effondre pas immédiatement suppose déjà :
- qu'il y a quelque chose plutôt que rien,
- que ce quelque chose est intelligible,
- que la pensée peut s'y rapporter.
C'est exactement ce que dit le réalisme. Rien de plus. Rien de moins.
Le réalisme ne nie rien : il intègre
C'est ici que sa force apparaît vraiment.
La métaphysique réaliste n'a pas besoin de nier la matière, l'esprit, les structures, les lois, les probabilités, les indéterminations.
Elle demande seulement une chose : qu'on dise ce qu'elles sont, ontologiquement, et non qu'on les brandisse comme des talismans verbaux.
- La matière ? → Un mode de l'être, changeant, composé, intelligible.
- L'esprit ? → Un mode de l'être, intentionnel, réflexif, non réductible à l'étendue.
- Les lois ? → Des régularités fondées dans la nature des choses, non des entités flottantes.
- Le hasard ? → Un mode de description de la contingence ou de la puissance, pas une cause.
- L'indétermination ? → Une limite de détermination, pas une absence d'être.
Rien n'est rejeté. Tout est hiérarchisé, distingué, fondé.
C'est précisément ce que les autres métaphysiques font mal : elles absolutisent un aspect du réel, puis tentent de tout y réduire. Le réalisme, lui, refuse les réductions, parce qu'il refuse de mutiler l'être.
Pourquoi le réalisme est une méta-métaphysique
Si l'on entend par « méta-métaphysique » non pas une position surplombante abstraite, mais le cadre qui rend possibles toutes les métaphysiques sans se confondre avec elles, alors oui : le réalisme mérite ce titre.
Il ne commence pas par dire ce qu'est ultimement le réel (matière, esprit, structure). Il commence par dire qu'il y a du réel, et que la pensée ne peut pas s'y soustraire.
Il ne choisit pas un contenu avant les autres. Il fixe les conditions de possibilité de tout contenu ontologique.
C'est pour cela qu'on peut toujours discuter dans le réalisme, mais jamais contre lui, sans incohérence.
Et c'est précisément pour cela qu'il mène au théisme classique
Une fois que l'on accepte :
- que le réel est,
- qu'il est intelligible,
- qu'il change,
- qu'il est structuré,
- qu'il ne se suffit pas à lui-même,
alors le théisme classique n'apparaît plus comme une option ajoutée, mais comme le point de fermeture rationnelle.
Non pas parce qu'il expliquerait tout, mais parce qu'il est le seul à ne rien retrancher.
Il ne supprime ni la matière, ni la science, ni la contingence, ni la liberté. Il leur donne un fondement qui ne les dévore pas.
Mot de la fin
Le réalisme n'est pas spectaculaire. Il n'est pas à la mode. Il ne promet pas de tout dissoudre.
Il fait pire.
Il oblige à regarder le réel jusqu'au bout, et à accepter que la pensée n'est pas souveraine, mais redevable.
Toutes les métaphysiques peuvent jouer dans son champ. Aucune ne peut s'en évader.
C'est pour cela qu'il est inconfortable. Et c'est pour cela qu'il est vrai.
Dieu n'est pas une hypothèse ajoutée au réel. Il est ce que le réel impose quand on refuse de tricher.
On peut détourner le regard. Mais le réel, lui, ne détourne jamais le sien.