XIII. Épilogue : nous sommes soit des réalistes, soit des menteurs
En refermant Le Vade-mecum du débutant réaliste de Gilson, on ne reçoit pas un argument. On reçoit une alternative, et elle n'a pas de troisième terme : nous sommes soit des réalistes, soit des menteurs.
Toute cette série n'a fait que déplier cette phrase. Le réel est premier. L'esprit lui est redevable. Chaque pas honnête entraîne le suivant. Au bout du chemin, le théisme classique n'est pas une croyance ajoutée : c'est le point où la raison cesse de se mentir.
Reste à nommer ce qui se passe quand on refuse d'aller au bout. Le mot est dur, mais c'est le bon : on ment.
De quel mensonge je parle
Je ne traite personne de canaille. Le mensonge dont je parle n'est pas un vice moral, c'est une contradiction performative : affirmer avec les mots ce qu'on nie dans les actes, ou nier avec les mots ce qu'on affirme dans les actes.
Le menteur, ici, c'est celui dont la bouche et la vie ne disent pas la même chose. Il proclame que le réel n'est qu'une construction de l'esprit, puis il s'écarte du bus. Il enseigne que la vérité n'existe pas, puis il corrige les copies de ses étudiants. Il doute de tout, puis il réclame son salaire au centime près. Le réel qu'il chasse par la porte du discours rentre par la fenêtre de chacun de ses gestes.
C'est ce que Gilson avait vu, sans s'énerver : on peut tenter de ne pas être réaliste, on ne peut pas ne pas l'être. Une fois cette impossibilité admise, il ne reste qu'un choix : l'être honnêtement, ou l'être en se mentant.
La preuve par le trottoir
L'idéaliste conséquent n'existe pas. S'il existait, il serait mort, écrasé par un autobus dont il avait nié l'extériorité.
C'est la preuve la plus humble qui soit. Le philosophe qui passe sa matinée à démontrer que le monde extérieur est indémontrable traverse au feu rouge avec la même prudence que le maçon qui n'a jamais ouvert un livre. Son corps en sait plus que sa thèse.
On dira que c'est grossier, qu'on ne réfute pas une métaphysique avec un autobus. C'est l'inverse. Une métaphysique qui ne survit pas au trottoir est une métaphysique de salon : vraie tant qu'on est assis, fausse dès qu'on se lève. Une pensée qu'il faut suspendre pour vivre n'est pas une pensée. C'est un divertissement.
Les trois grandes manières de se mentir
Le matérialiste réductionniste affirme que la conscience est une illusion, que la pensée n'est qu'un clapotis de neurones, que le « moi » n'existe pas. Soit. Mais alors qui tient à cette opinion ? Qui la juge vraie, la défend, s'agace qu'on la conteste ? On ne peut pas nier le sujet et revendiquer farouchement sa position. Le matérialiste vit en réaliste de l'esprit pendant qu'il en proclame l'inexistence.
Le constructiviste affirme que toute vérité est construite, relative, dépendante du point de vue. Mais cette phrase : est-elle construite, ou vraie ? Si elle n'est que relative, je n'ai aucune raison de l'écouter. Si elle est vraie, elle se réfute. Le relativiste énonce un absolu pour nier les absolus, et compte sur moi pour ne pas le remarquer.
Le sceptique doute de tout. De tout, sauf de la valeur de son doute. Il suspend tout jugement, sauf celui par lequel il suspend les jugements. Il a planté un seul piquet en terre ferme, son scepticisme, et prétend que tout le reste flotte. Ce piquet, d'où le tient-il, sinon du réel qu'il dit ne pas pouvoir atteindre ?
Trois discours. Trois vies qui les démentent.
Maintenant, les objections sérieuses
Tout cela serait trop facile si les objections étaient faibles. Elles ne le sont pas. Voici les meilleures, dans leur version la plus forte, et non en caricature. Et le résultat est toujours le même : steelmannée ou non, chacune retombe sur l'alternative. À la fin de chacune, il faut être réaliste, ou mentir. Il n'y a pas d'échappatoire, et c'est ce que je vais montrer, pas décréter.
« Vous confondez comportement et croyance »
Le fait que j'évite le bus ne prouve rien sur mes convictions métaphysiques. Mon corps a été câblé par l'évolution pour réagir, point. « Se comporter comme si » n'est pas « croire que ». Vous lisez une ontologie dans un réflexe : c'est illégitime.
C'est l'objection la plus honnête, et elle se retourne exactement. Si vous reconnaissez que vous ne pouvez pas vivre une seule journée selon votre théorie, et que vous gardez quand même la théorie, alors vous venez d'admettre que cette théorie n'est pas une croyance sur le monde : c'est une posture que vous suspendez dès qu'elle coûte. Or une croyance qu'on suspend dès qu'elle coûte n'est pas une croyance. C'est précisément l'écart entre votre dire et votre vivre que j'appelle le mensonge. Vous ne le réfutez pas, vous le décrivez.
Et le « comme si » fuit de partout. Se comporter comme si le bus était réel, c'est déjà parier qu'il y a un réel qui récompense ce pari et punit le pari inverse, indépendamment de ce que j'en pense. Le réflexe que vous invoquez pour congédier le réel le présuppose pour fonctionner.
« Je ne nie pas le réel, je nie qu'on le connaisse tel qu'il est »
C'est l'objection sérieuse, la kantienne, et il faut lui donner toute sa force. Je ne suis pas naïf. Je n'ai jamais nié qu'il y ait quelque chose. Je dis seulement que nous ne l'atteignons jamais en soi : nous ne connaissons que des phénomènes, mis en forme par nos catégories. Le réalisme ontologique, d'accord ; le réalisme de la connaissance, jamais.
Regardez où se tient cette position, et tout s'effondre. Pour dire « nous ne connaissons pas la chose en soi », il faut affirmer trois choses : qu'il y a une chose en soi, que nous, esprits, ne sommes pas elle, et que la relation entre les deux déforme ou limite. Trois affirmations réalistes. La distinction phénomène / chose en soi est elle-même une distinction dans l'être, posée par une intelligence qui prétend voir comment l'esprit rencontre le réel. Kant ne se met pas en deçà du réalisme : il s'installe dedans à chaque articulation, puis ferme la porte derrière lui en espérant qu'on ne l'a pas vu entrer.
Pire : affirmer que nos catégories structurent le donné, c'est affirmer qu'il y a un esprit réel, doté d'une structure réelle, recevant un donné réel. On ne décrit pas le travail de la connaissance sans connaître quelque chose de réel, à commencer par ce travail lui-même. Le doute critique se croit en amont du réalisme. Il en est un produit, un réalisme qui a oublié d'où il parle. Restent donc deux issues, pas trois : ou bien le kantien assume le réalisme dont il se sert à chaque pas, et il est des nôtres, ou bien il continue de le nier tout en s'en servant, et il ment à la cadence de chaque phrase.
« L'idéalisme cohérent existe : voyez Berkeley » (le cas le plus dur)
Votre preuve par le trottoir ne mord que sur l'idéaliste maladroit. Berkeley, lui, est parfaitement conséquent. Il ne nie pas le bus : le bus est une idée réelle, ordonnée et soutenue par Dieu. Il vit sans contradiction, et il n'a jamais été écrasé.
C'est le cas le plus dur, et c'est pour ça qu'il faut le regarder en face plutôt que de l'esquiver. Verdict : Berkeley n'est pas une troisième voie. C'est un réaliste. Un réaliste à l'ontologie exotique, mais un réaliste sans la moindre faille. Il affirme que le bus est, qu'il ne dépend pas de son caprice, qu'il est intelligible, ordonné, contraignant, et qu'il tient son existence d'un esprit qui n'est pas le sien. Changez « idée dans l'esprit de Dieu » en « substance matérielle » et vous avez un thomiste. Le désaccord porte sur la nature de l'être du bus, jamais sur le fait qu'il soit, indépendamment de moi, et qu'il s'impose à moi. C'est exactement le point que défend le réalisme. Berkeley ne franchit pas la ligne : il se range du même côté qu'Aristote, avec un vocabulaire que je trouve faux.
La preuve par le trottoir ne l'atteint pas, et tant mieux : elle est faite pour démasquer le menteur, et Berkeley ne ment pas. Sa vie et son discours coïncident jusqu'au bout. Il a payé sa dette à l'être, comptant, sans rien retrancher. Ce n'est pas une exception à l'alternative, c'est sa confirmation la plus pure : poussé à la rigueur, l'idéalisme le plus radical redevient un réalisme, et débouche sur Dieu.
Et voilà où le piège se referme sur celui qui voudrait s'abriter derrière Berkeley. Personne ne brandit Berkeley pour devenir berkeleyen. On le brandit pour garder la vivabilité de son idéalisme en jetant ce qui la rend possible : Dieu. Or c'est Dieu, et lui seul, qui empêche le bus de Berkeley de s'évanouir dès qu'on lui tourne le dos. L'idéaliste sécularisé veut la fiabilité du monde de Berkeley sans le garant qui la fonde. Il garde l'ordre et supprime ce qui ordonne, garde la permanence et supprime ce qui maintient. Berkeley, lui, est cohérent. Son imitateur athée, non : il vit sur un crédit qu'il refuse de reconnaître. Réaliste, ou menteur. Berkeley est le premier. Ceux qui l'invoquent sont presque toujours le second.
« Votre dichotomie est elle-même un faux dilemme »
Vous reprochez aux autres leurs dilemmes truqués et vous en brandissez un. « Réaliste ou menteur » : et le quiétisme qui dissout la question ? Et le pragmatisme qui refuse la correspondance ? Et le déflationnisme ? Il y a une foule de positions entre vos deux cases.
La dichotomie ne sépare pas des écoles, elle sépare la cohérence de l'incohérence. Toute prétendue troisième voie fait l'une de deux choses. Ou bien elle affirme le réel sous un autre nom, et c'est du réalisme. Ou bien elle le nie tout en s'appuyant sur lui, et c'est le mensonge. Le pragmatiste qui refuse la correspondance tient pourtant que sa description du savoir, elle, est correcte : il rétablit la correspondance à l'étage du dessus. Le quiétiste qui « dissout » le problème tient que sa dissolution, elle, voit juste. On ne sort jamais de l'être en montant d'un cran : on déplace seulement l'endroit où l'on s'y appuie. La dichotomie est exhaustive non parce que je suis étroit, mais parce qu'il n'y a aucun lieu où se tenir hors du réel.
« Alors votre thèse se réfute, ou elle ne dit rien »
De deux choses l'une. Soit "le réalisme est vrai" est une affirmation réaliste de plus, et vous tournez en rond. Soit toute position cohérente présuppose le réalisme, et alors votre thèse est infalsifiable : rien ne pourrait jamais la démentir, donc elle est vide.
Non : elle est transcendantale, et un transcendantal n'est pas vide, c'est un socle. Le principe de non-contradiction est lui aussi « infalsifiable » au sens où vous l'entendez : essayez de le réfuter sans vous en servir. Vous ne pourrez pas. Ce n'est pas une faiblesse, c'est ce que veut dire fondamental. Certaines vérités ne sont pas démontrées parce qu'elles sont présupposées par l'acte même de les contester. Infalsifiable par contre-exemple ne signifie pas sans contenu : la preuve, c'est qu'il faut tout ce travail pour montrer aux gens qu'ils ne peuvent pas la nier, et qu'ils essaient sans cesse.
« Même réaliste, rien ne m'oblige à arriver à Dieu »
Admettons. Je suis réaliste, et honnête. Mais le chemin réalisme → intelligibilité → insuffisance → Dieu enchaîne des pas contestés, à commencer par le principe de raison suffisante. Un réaliste de bonne foi peut s'arrêter en route.
Contester chaque pas sur le fond, oui : c'est le réalisme qui discute dans le réalisme, et c'est le travail des douze articles qui précèdent. Ce qu'on ne peut pas faire, c'est ce que fait en réalité celui qui « s'arrête en route » : exiger de la raison qu'elle rende compte de tout, partout, sauf à l'endroit précis où elle mènerait à Dieu. Il réclame une cause pour la pluie, pour la maladie, pour la moindre panne de sa voiture ; et devant l'existence du monde, soudain, il décrète que la question n'a pas à être posée. Il honore le principe de raison toute la journée et le révoque au seul guichet où il coûte cher.
Cette révocation sélective n'est pas une halte prudente du réaliste. C'est exactement le geste que je décris depuis le début : tenir une exigence en paroles et la suspendre dès qu'elle gêne. Le réaliste qui s'arrête avant Dieu ne s'arrête pas parce que la raison se tait ; il la fait taire. Encore une fois, deux options, pas trois : ou il suit l'intelligibilité jusqu'au bout, et la série montre où elle débouche, ou il l'interrompt à sa convenance, et il a un nom pour ça. Le même que les autres.
Pourquoi ment-on ?
Reste la seule question vraiment intéressante : pourquoi mentir, si c'est intenable ? Pourquoi tant d'intelligences réelles, sérieuses, parfois admirables, choisissent-elles le discours contre la vie ?
Parce que le réel a un prix, et qu'il monte à mesure qu'on le suit. Accepter que le réel soit, c'est accepter qu'il soit intelligible. Accepter qu'il soit intelligible, c'est accepter qu'il ne se suffise pas. Et c'est se retrouver, au bout de la chaîne, devant ce que la tradition appelle Dieu. Le réalisme n'est pas un confort : c'est une porte qui ne se referme plus une fois ouverte.
Le mensonge paraît moins cher. Il permet de garder le réel pour vivre (le trottoir, le salaire, les copies à corriger) et de le refuser pour penser, là où il deviendrait gênant. On garde l'usage, on refuse les conséquences. On profite de l'être sans en payer la dette.
Mais cet arrangement n'a rien de tragique : il est disqualifiant. Pour refuser le réel en pensée tout en s'en servant pour vivre, il faut mutiler son intelligence : tolérer en soi une incohérence permanente, appeler « mystère » un refus de conclure, « hasard » un aveu d'impuissance, « construction » ce qu'on n'ose pas nommer être. Or une intelligence mutilée ne dit plus rien. Chaque mot qu'elle prononce, elle l'emprunte au réel qu'elle renie ; chaque affirmation suppose ce qu'elle prétend nier. Le menteur n'a pas une thèse plus faible que la mienne : il n'en a aucune, puisque toute thèse vit du réalisme qu'il refuse. C'est là que tout retombe, exactement comme depuis le début : ou l'on est réaliste, ou l'on n'a rien à dire. Et l'on parle quand même. C'est-à-dire qu'on ment.
Le réalisme n'est pas une thèse, c'est une honnêteté
Tout se renverse ici. Le réalisme n'est pas une opinion de plus à mettre en concurrence avec les autres : ce serait encore le rabaisser. C'est le nom que prend l'intelligence quand elle refuse de se mentir. Il ne demande pas qu'on adhère à un système. Il demande qu'on cesse de dire le contraire de ce qu'on fait. Pas une conversion exotique : la simple décence de penser comme on vit.
Voilà pourquoi on peut toujours discuter dans le réalisme, mais jamais contre lui sans incohérence. Voilà pourquoi il est inconfortable : il ne laisse aucun refuge à la mauvaise foi. Et voilà pourquoi il est vrai.
Mot de la fin
Cette série s'achève là où elle aurait pu commencer. Tous les principes parcourus (l'antériorité du réel, le principe de raison, l'acte et la puissance, la causalité hiérarchique, l'être subsistant) ne sont que les conséquences déployées d'un seul refus : le refus de mentir sur ce qui est.
On peut refermer le livre. On peut détourner le regard. Le réel, lui, ne détourne jamais le sien. Il attend. Il est dans le trottoir sous nos pas, dans le pain que nous mangeons, dans la lumière qui frappe la page : patient, têtu, parfaitement indifférent à nos théories.
Alors il faut choisir. Pas entre deux philosophies, mais entre deux manières d'être un homme : celui dont la pensée dit la vérité de sa vie, et celui dont la pensée la trahit.
Réalistes, ou menteurs. Il n'y a pas de troisième terme. Il n'y en a jamais eu.